LIBERTE et VERITE
Je parle quelquefois de liberté, j'utilise le terme, mais toujours avec circonspection, réserve et méfiance. Je crains de tomber dans la facilité, considérant le peu de raison que nous pouvons avoir de nous attribuer une faculté si noble, si rare, si improbable. En réfléchissant à nos conduites nous y verrons bien plutôt la marque infaillible de la dépendance, de la culpabilité ou de l'aliénation. "Pas d'effet sans cause" nous enseigne la raison, et "pas de cause sans effet". A ce registre-là il n'existe jamais d'acte libre, il ne peut en exister, si tout acte est la résultante d'une causalité impitoyable et universelle. Si de plus on admet qu'il n'existe qu'un seul monde, gouverné par la loi de causalité, on se prive en plus de la possibilité d'invoquer quelque ordre transcendant et intelligible (Kant) d'où la liberté tirerait son fondement extra-sensible.
L'épicurisme, dès la lointaine Antiquité, avait déjà élaboré la parade : On refuse le déterminisme strict attribué à Démocrite pour distinguer deux sortes de causalité : l'une, inscrite dans la régularité des phénomènes - la causalité classique du physicien - l'autre, causalité sans cause, exprimant l'émergence d'une série que rien ne permettait de prévoir, causalité "aléatoire", surgissement soudain ("sponte sua" dira Lucrèce) d'un écart qui fait dévier, dériver, délier, ("délirer ?) le processus en cours, actant de nouvelles combinaisons moléculaires. Il y a dans la nature non pas seulement ce déterminisme répétitif et mortifère qui désespérait les classiques, mais aussi, et surtout, et avant tout, cette puissance inventive qui produit les mondes innombrables dans l'infinité du vide. Si la liberté existe dans la nature, il devient possible de la penser avec rigueur dans le cas de l'homme, puisque l'homme est un élément de la nature, soumis au régime commun de toutes les réalités naturelles.
Refusant, moi aussi, toute explication de type créationniste ou spiritualiste, je me vois conforté par ces idées épicuriennes dans ma conviction propre : je veux une liberté non de croyance ou de foi, mais inscrite comme possible dans la vie réelle, même si, de fait, nous sommes plus souvent soumis à la répétition que nous ne sommes aptes à la liberté. Je veux considérer froidement, lucidement tout ce qui nous empêche, avant d'entamer un gloria de façade qui ne convainc que les imbéciles. Mais de cela j'ai traité en long et en large dans la suite de ces essais.
S'il existe un acte libre il est l'expression de la nouveauté, initiant un mouvement inattendu, par une sorte de rupture existentielle, ou comme je disais hier, par le franchissement d'obstacles jusque-là infranchissables. Cela se vérifie dans la pratique. Etouffé de scrupules, je ne pouvais écrire que dans mon journal privé, farcissant d'encre noire des milliers de feuilles, sitôt oubliées, jusqu'au jour - pourquoi celui-là et pas un autre ? - où se fit cette lumière d'aube incertaine mais belle, qui m'invita, telle Iris aux yeux de nacre, à ce courage, cette audace, ce risque délicieux, d'écrire non pour moi seul, mais à l'adresse de tous, provoquant inévitablement, irrésistiblement une révolution intérieure, un renversement des habitudes, un élargissement, une ouverture sur le grand large, et, tel Ulysse libéré de Calypso, un nouveau voyage sur les collines incertaines de la mer. Je puis toujours, rétrospectivement, rechercher des causes facilitantes, décrire des modifications progressives, reste que ce mouvement, abrut et décisif, rien ne le cause directement.
Je peux tout au plus comprendre, et encore, mais nullement expliquer.
Mais cette rupture, encore, ne suffit pas. On peut se tromper du tout au tout, regretter amèrement tel choix inconsidéré. Tel qui part d'un coup de chez lui, abandonnant femme et enfants, pleurant par la suite le bonheur passé. Il faut encore que le sujet, dans cette rupture, et dans les temps qui suivent, se reconnaisse soi-même dans ses actes, les considère comme manifestant une authenticité plus grande, une plus entière vérité. Il faut une seconde affirmation, qui authentifie et renforce la première. Voilà, je crois, le critère décisif : se libérer de l'erreur, de la fausseté, de la méconnaissance, de l'ignorance, du mensonge et de l'aliénation, pour se tenir un peu plus près de la vérité. Toute autre "libération" n'est qu'un leurre.