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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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2 septembre 2014

La PSYCHOSE HEIDEGGER

 

                                                                                  

 

 

Chaque fois que j'entreprends la lecture d'un essai de Heidegger, je fais la même expérience pénible. J'aborde l'ouvrage de front, plein de bonne volonté, décidé à mettre de côté toute prénotion et prévention, pour lire le texte avec la virginité requise. Je lis, j'éprouve un certain émerveillement initial, intrigué par cette approche toujours singulière et dérangeante, et puis, après quelque temps, je me sens gagné par un étrange sentiment de malaise, comme si peu à peu je perdais pied, glissant sur un terrain miné. Mais de quoi parle-t-il donc? Quel est donc ce langage qui ne renvoie à rien de compréhensible, auquel manque la solidité d'une référence identifiable, qui joue à corps perdu avec les connotations étymologiques, comme si le mot, par je ne sais quelle magie occulte, avait le pouvoir de convoquer le réel, de l'exposer dans la trame d'un discours, de nous mettre en face de l'énigme, de nous contraindre à l'évidence. Mais quelle évidence? Il y a dans cette philosophie quelque chose de terroriste, une sourde injonction à je ne sais quel devoir, avec le reproche constant et répété de quelque faute inaugurale : nous ne pensons pas encore, qu'attendons-nous pour nous mettre en chemin vers la pensée, que faisons-nous dans le dédale de l'étant alors que c'est l'Etre qui nous requiert, etc. Mais qui est-il donc pour s'autoriser de la sorte, pour s'ériger en juge souverain de l'Histoire, en contempteur de la lâcheté publique? C'est agaçant. C'est faire le Saint Just. C'est se poser en Grand Autre, dépositaire de la vérité. Et, à y regarder de plus près, ce n'est qu'un délire : "Moi, Platon je suis la vérité" ironisait Nietzsche. Nous y voilà : paranoïa de "philosophe" en mal d'absolu, juge des vivants et des morts.

Le malaise dont je faisais état plus haut, en voici la cause et la teneur : cet homme est fou. Génial si l'on veut, mais fou. Et ce n'est pas le premier, c'est hélas une constante relative dans le domaine si exposé de la philosophie, où les fous sont plus nombreux que les sains d'esprit. En particulier dans la philosophie allemande où rôde un certain démon de la dictature, où le bon sens est la chose du monde la moins partagée. C'est quoi cette obsession de l'Etre, avec grand E évidemment, nouvelle mouture laïcisée de l'idole séculaire, à laquelle l'impétrant est censée s'identifier dans la ferveur de l'abnégation? C'est quoi cet Etre dont le voilement "historial" se paie par la déréliction et la déperdition? C'est quoi cette culpabilisation forcenée, où l'homme d'aujourd'hui, sommé de se déjuger, est livré à l'errement du sans demeure? Tout cela c'est de la religion, et de la pire, celle qui cache son nom et sa "volonté" - sa triste passion de ressentiment. 

On se prend à frémir. Que se serait-il passé si Platon avait pu établir en Sicile sa République idéale? Relisons, si ce n'est fait, les détails de la gouvernance et de la police qu'il avait imaginées pour régler la vie civile, car de la vie privée il n'est plus guère question, si l'Etat est l'incarnation de l'Idéal. Je crains fort que Heidegger ne se soit cru appelé, selon le même schéma, à quelque haute mission politique, évangéliste de la nouvelle Cité de l'Etre, et qu'il ait eu la plus grande difficulté à avaler sa disgrâce. Et tant mieux pour nous. Machiavel avait raison : il ne faut pas se fier aux idéalistes, ni aux penseurs, surtout en matière politique.

La philosophie ne mène pas le monde. Ni les idées. Quant aux idéaux, il sont plus souvent funestes que bienfaisants. S'il est bon d'en avoir un peu, c'est à titre de provision pour les jours de disette, quand l'estomac gronde et que la route est ladre. Mais c'est à la condition de les suspecter toujours, et de s'en débarrasser au plus vite, lorsque la chose est possibe.

 

                                                               

                                                            

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Commentaires
X
Ce dont parle Heidegger c'est le voyage du héros ( voir Joseph Campbell ). L'homme est jeté dans ce monde , c'est le passage du seuil puis il doit se libérer de la dictature du " on " pour devenir lui-même. La vie elle-même est ce voyage, cette aventure ou l'on rencontre des mentors, des obstacles pour à la fin retourner chez nous.
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G
Soyez bien sûr que je ne me cache nullement et que j'assume pleinement ce que j'écris, qui vient toujours d'une source impérativement personnelle : comme Hölderlin je puis dire : "je ne peux penser autrement". A défaut de vérité cela fait authenticité. Je ne sais si on peut aller au de là.<br /> <br /> D'un mot : je ne vois nulle part de l'être, je vois en toutes choses le passage.
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M
Merci de votre accueil<br /> <br /> <br /> <br /> Oh, je me suis mal exprimé, je suis d'accord avec vous, je ne pense à aucun moment qu'il faille passer par Heidegger pour lire Hölderlin. La poésie c'est d'abord personnel, je ne crois pas qu'il y ait un quelconque mode d'emploi. En fait c'est plutôt le contraire, c'est peut-être mieux de lire Hölderlin pour comprendre un certain Heidegger. C'est pour cela que j'ai parlé ici, voyant la faible considération dans ce billet ci pour Heidegger, et sachant en vous lisant que vous étiez un grand admirateur de Hölderlin, je trouvais qu'il y avait une certaine dissonance, je voulais vous le faire savoir, comme je veux toujours faire savoir, quand je vois Heidegger méjugé voire insulté pour ce qu'il n'a pas fait, par ceux qui ignorent la réalité presqu'invisible de l'ouvrage de sa vie.<br /> <br /> <br /> <br /> Ici une recension qui expose clairement le sujet du livre de Mattéi qui établit le lien entre ces deux personnes  : https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/2003-v59-n3-ltp757/008800ar.pdf<br /> <br /> <br /> <br /> Le formalisme ontologique de Heidegger est uniquement quadriparti. Mais le formalisme ontologique possède d'autres disposition que d'autres grands penseurs ont déjà exploré, Kant le plus puissant même si paradoxalement il semblait rire de la possibilité d'un tel formalisme, affirmant que les 4 causes avaient été assemblées tout à fait au hasard par Aristote, mais ne reprenant pas moins leur strict schéma dans une envolée tout à fait inégalée, avant et après lui, de formalisme ontologique. Et que penser de sa trichotomie, dont Benjamin déclare qu'elle est de la plus haute importance pour "la philosophie qui vient" ? <br /> <br /> <br /> <br /> Quand on fouille les "écuries d'Augias" de la philosophie, comme je le fais inlassablement, on est surpris de rencontrer tant de poches isolées de pensée métaphysique formaliste - qui rejoignent en effet, sans que cela doive les déprécier, pourquoi cela devrait-il être ainsi ?, certains "paradigmes", disons pour faire court, new age.<br /> <br /> <br /> <br /> Il y a un vrai problème d'invisibilité de cette caractéristique métaphysique du monde, problème que Heidegger plaçait ainsi que d'autres choses sous le sigle de l'oubli de l'être. Cet oubli est très réel. On le retrouve par exemple dans la négation universitaire et désormais même (géo)politique de "gestion du parc humain" (sexe inné en cours de remplacement dans les esprits par un gender acquis), de toute psychologie de l'inné. C'est extrêmement choquant. Ce sont des sujets graves et parfaitement contemporains, dont les philosophes se sont délestés beaucoup trop vite pour de hautes sphères dont on ne voit vraiment pas l'utilité croître depuis quelques décennies.<br /> <br /> <br /> <br /> Oui, je supposais déjà que vous étiez assez loin de ce type de pensée, mais parfois ceux qui pensent ainsi se cachent, alors je voulais être sûr, parce que j'apprécie votre prose quand je passe des fois par ici, ramené par mes recherches. <br /> <br /> <br /> <br /> Cordialement,<br /> <br /> Mathieu Trentesaux
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M
Guy Karl, bonjour<br /> <br /> <br /> <br /> Heidegger a avancé toute sa vie avec une certaine idée philosophique acquise dès le début avec la dissertation du jeune Brentano, sur Aristote. Cette idée n'est pas recevable par la philosophie issue des Lumière parce qu'elle pense abruptement que c'est une croyance dépréciée et inutile ayant pour elle autant de valeur qu'un déchet, même pas qu'une relique. Je n'exagère pas. Pourtant Heidegger persista sa vie durant à la considérer comme étant ce qui changera la métaphysique : cette idée c'est la reconnaissance d'un certain formalisme ontologique, premier et universel, soit l'ontologie de toutes les ontologies, formalisme qui est en principe commun à toutes et à chacune des ontologies disciplinaires.<br /> <br /> <br /> <br /> Vous êtes lecteur de Hölderlin, mais peut-être pas assez de Heidegger, ou de ses meilleurs commentateurs. C'est dommage, car Heidegger trouvait chez le grand poète cette intuition commune entre autre à la lignée Héraclite-Parménide-Platon-Aristote-Brentano. Chez le poète, parce que contrairement au philosophe contemporain, le poète est libre de penser et d'écrire ce qu'il ressent absolument : rencontrer une telle pureté d'intention en phase avec sa vision par-dessus la clôture philosophique l'a apparemment émerveillé au plus haut point.<br /> <br /> <br /> <br /> Heidegger est bien le penseur le plus important du XXe siècle. On lui reproche sa religiosité, sans comprendre que son œuvre n'est pas religieuse au sens théiste, mais religieuse au sens où elle ne se contente pas, comme le font de nombreux philosophes, de réfuter le fait religieux, ni l'émerveillement, ni l'harmonie du monde, mais de les intégrer à sa pensée, pardon à la pensée...<br /> <br /> <br /> <br /> Heidegger est sulfureux, non par son contact au nazisme, non par une folie arguée comme justification à tout ce que l’on n’a pas compris en lui, mais parce qu'il a eu le tort, ou la grandeur, de se trouver un thème qui relève de l'interdit et de persister sa vie durant dans ce choix, probablement contraint de coder ses textes, leur donnant parfois cette touche quelque peu prophétique.<br /> <br /> <br /> <br /> Je pense que si l'on doit juger Heidegger, alors qu'on le juge sur ce qu'il essayait vraiment de faire. Bien sûr, encore faut-t-il le savoir. Je suggère, bien entendu la lecture de la dissertation de Brentano : "Aristote : les diverses acceptions de l'être", et aussi celle de Jean-François Mattéi, incontournable : "Heidegger et Hölderlin. Le Quadriparti". <br /> <br /> <br /> <br /> Je ne suis pas lecteur de Heidegger. Ma propre rencontre avec le formalisme ontologique est passée par des chemins différents de la philosophie, mais m'y a inéluctablement amené. Quand j'ai finalement lu Mattéi j'ai su que j'avais trouvé la filiation profonde de mes idées avec la philosophie, celle que j'étais venu chercher en elle dix ans plus tôt. Tout mon travail s'est trouvé illuminé en peu de temps, sa puissance s'est vue décuplée alors même que je le trouvais déjà suffisamment convaincant. Mon blogue est bien trop étrange et délicat pour prétendre à quoi que ce soit, je ne le sais que trop, mais en tout cas, il ne parle que de ça, la même chose à laquelle Martin Heidegger à consacré sa vie quasiment en secret.<br /> <br /> <br /> <br /> Mathieu
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G
Cher Démocrite, merci,... et une rapide notation en passant, à propos de la volonté de puissance : je n' ai rien contre cette notion, et je l'utilise moi aussi à la suite de Nietzsche; Mais il faut être prudent : elle est un outil de méthode (symptomatologie, typologie, généalogie) et à ce titre elle permet une lecture très efficace et polémique des représentations culturelles. Mais je pense qu'il ne faut pas en attendre davantage, et surtout pas y voir un savoir adéquat et résolutif. Le réel est et reste inqualifiable.
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