ANATOMIE de l' ESPOIR
On dit que l'espoir fait vivre. Et s'il faisait mourir?
Cette proposition peut surprendre, si l'on voit que l'espoir relance indéfiniment le désir, le métonymise, l'éternalise, renvoie dans un avenir indéfini une supposée satisfaction. Entre le moment présent où le désir formule ses réquisits et le futur où le désir rencontre la réalité, satisfaisante ou décevante, on peut avoir le sentiment de "vivre", brûlant de l'espoir de la réussite. Et comme la réussite est toujours partielle, marquée de ce "ratage" inévitable qui accompagne nos satisfactions les plus vives, le sujet en vient tout naturellement à reformuler son désir, à concevoir de nouvelles modalités, à renouveler la quête, avec l'espoir que cette fois-ci il en aille mieux que par le passé. Et ainsi la vie va, monotone et répétitive dans l'illusion d'un accomplissement qui va venir enfin et qui ne vient jamais. Illusion féconde dira-t-on, puisqu'ainsi les hommes sont occupés, s'il faut en croire Voltaire déclarant que "le travail écarte de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin". Et ce qui est vrai du travail l'est aussi du divertissement en général, des passions, jeux et conquêtes, et autres occupations humaines, dont le ressort secret est de réduire la souffrance et de fuir l'ennui. Voilà qui fera l'affaire des économistes, marchands, publicistes, politiques et idéologues de toute farine : l'affairement, voilà ce qu'il faut au bon peuple, et par ici les dividendes!
Mais cette mécanique peut lasser. Alors les choses deviennent infiniment problématiques.
Pourquoi espérons-nous? Et qu'espérons-nous? On espère un mieux parce qu'on n'est jamais tout à fait satisfait de la situaton présente. Il y manque, croit-on, quelque chose, un quelque chose qui n'a pas vraiment de nom, mais en cherchant bien, on y placera bien quelque chose, n'importe quoi supposé remplir le vase de l'insatisfaction, un meuble, un amant, un voyage, un maître à penser, une bricole quelconque, s'il est bien clair que de toute façon çà n'a pas vraiment d'importance si l'important est de ne pas rester avec l'angoisse du manque. C'est ainsi que va le monde, qu'Anna Karénine s'offre à Vronski, que le joueur perd et gagne, et perd encore, dans la sarabande du Samsâra.
L'objet manquant n'existe pas, c'est un fait de structure. En entrant dans le langage on gagne d'un côté et l'on perd de l'autre - quoi? : l'être de nature, l'unité originelle, la vie universelle. Et cela ne se retrouvera plus. La division du sujet est irréversible.
Alors certains charlatans nous font miroiter une solution dans l'autre monde. Encore faut-il pour cela concevoir un autre monde : la Rédemption, la Fin des Temps, le Royaume de Dieu, la République des libertés morales qui accompliraient la réconciliation du désir et du réel.
Et pire encore, en voilà qui nous promettent le Royaume ici-bas, dès maintenant, avec ses variantes théocratiques ou profanes. On a vu les résultats.
Question : qui aura le courage de voir en face cette mécanique, d'en démonter les ressorts, d'en dénoncer la source? C'est évidemment l'espoir, donc le désir, donc un certain fantasme sous-jacent selon lequel l'irréversible est réversible, l'impossible possible, le désirable réalisable. C'est le fondement de la croyance, dont la structure s'origine d'un déni originaire : nous n'acceptons pas que le réel soit le réel, comme on dit : "je sais bien, mais quand même". C'est ce "quand même" qui contient tout, qui dit tout, c'est lui qui fait que l'évidence ne soit plus évidente, que la mort ne soit pas la mort, que le monde soit au service de notre fatuité, qui nous fait inventer des monstres et des dieux, qui nous rive à la servitude volontaire.
Mais la raison, parfois, nous tient le langage simple des choses et des bêtes : nous naissons, nous mourons comme les feuilles, le temps suit son cours infatigable sans s'arrêter jamais, sans se clore selon nos voeux ou nos craintes, indifférent et magnifique. Alors, un instant, nous cessons de délirer en faisant délirer la nature, nous voyons tout simplement que cela continue, avec ou sans nous, que le Grand Fleuve s'écoule sans épuiser jamais son cours.
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Il faudrait ici mentionner une forme particulière de millénarisme pessimiste : le catastrophisme contemporain inverse la "révolution" optimiste traditionnelle, l'Apocalypse écologique devenant le Jugement Dernier destiné à séparer le bon grain de l'ivraie dans une version profane de la Fin des Temps. C'est oublier une fois de plus que si la culture peut s'autodétruire la nature n'en sera guère affectée. Certains se réjouissent d'un avenir de la planète livré à la tyrannie des fourmis, supposées sourvivre à toutes nos turpitudes, mais je doute qu'ils y soient pour jouir du spectacle.