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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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28 octobre 2021

ESPOIR ET INESPOIR

 

"Maintenant que tu as cessé d'espérer tu pourras vivre" - C'est à peu près ce que Balzac énonce à la fin des "Illusions perdues" à l'adresse de son héros malchanceux, le jeune Lucien de Rubempré, revenu de ses ambitions déçues, de ses fausses amitiés, de sa gloire d'un jour ruinée par ses déboires. Lucien espérait trop : la reconnaissance littéraire, la fortune, l'ennoblissement, l'ascension sociale dans les hautes sphères journalistiques et politiques. A ce jeu, lui le petit provincial ignorant des codes en vigueur, ne pouvait que se casser les dents. Il a sousestimé la férocité implacable de ces milieux d'affaires et de pouvoir, et s'il fait illusion un temps, c'est pour tomber de haut. De retour dans sa province, désargenté, seul et nu, que fera-t-il ? Balzac nous dit : qu'il vive, qu'il vive enfin !

Cette injonction prend le contre-pied de l'opinion commune qui dit que tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir, qu'en somme vivre et espérer ne font qu'un. L'espoir serait une manifestation positive de la vitalité et le désespoir l'antichambre de la mort. On oublie, ce faisant, que l'espoir est irrévocablement lié à la crainte : espérer et craindre vont main dans la main. Si j'espère ceci je crains tout autant que ceci se dérobe. Les deux sont une projection du présent vers l'avenir, suscitant mille représentations imaginaires qui viennent perturber le bel aujourd'hui.

"Nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre" (Pascal)

Et ainsi, ballotés de droite et de gauche, nous rêvons l'avenir, ignorants du présent, sans leçon du passé. On objectera sans doute que c'est la condition ordinaire de l'homme, que l'on n'y peut changer, et qu'en somme il vaut mieux vivre dans l'illusion que de ne pas vivre du tout. Sans doute, mais ce n'est pas raison de vivre mal si l'on peut vivre mieux. Si l'espoir engendre l'ambition dévorante, l'avidité, la cruauté, la haine et la jalousie il vaudrait mieux en rabattre sérieusement et réviser notre conception de l'existence.

A l'espoir on peut opposer deux notions distinctes. Spontanément on dira : le contraire de l'espoir c'est le désespoir. Oui et non. Le désespoir est le sentiment dépressif né de l'échec de nos espoirs, de la perte et de la chute. Passion triste. Moment crucial qui pourrait déboucher sur une révision générale. Le désespoir est à la mesure de l'espoir qui le précède. Mais on peut penser autrement, et créer de toutes pièces un mot nouveau, l'inespoir, pour désigner un état, une disposition psychique qui n'est nullement désespérée et qui ne se réfère pas à l'espoir, qui a su faire le deuil de l'espoir, sans tristesse, sans affliction. Le monde étant ce qu'il est, et le changement hautement improbable, il s'agira de vivre sans attendre le Père Noel ou le Grand Soir, et comme disent les poètes de "cueillir le jour". N'attendant rien de particulier, apprenons à cultiver, pour le présent immédiat, une certaine réceptivité méditative, au plus près de soi, qui vaut infiniment mieux que les grands débordements de l'illusion.

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Commentaires
G
Merci pour ce beau développement. Je retiens surtout l'idée de sacrifice à laquelle je n'ai guère pensé jusques ici. Il faudra y consacrer (encore un sacre, sinon un sacrilège !) un article sérieux. Tu peux, si tu le veux, y contribuer par de justes notations.<br /> <br /> Bien à toi
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J
Jeu dis ce que jeu pense...<br /> <br /> <br /> <br /> Ce qu'on perd, c'est parfois aussi ce qui ou ce que l'on décide ou accepte ou choisit de perdre, dans l'espoir d'un bénéfice ultérieur et supérieur , croit-on, à ce que représente cet "obscur objet du désir" que l'on ressent comme une perte. Or , tout risque présente un relatif charme ( discret aurait dit Bunuel) , mais charme tout de même avec ses philtres et ses onguents).<br /> <br /> <br /> <br /> Mais alors, en décidant, ou choisissant, ou acceptant de perdre, on est entré dans l'idée d'un sacrifice . C'est ce terme qui est employé lorsque dans une partie d'échecs l'un des joueurs parie qu'en perdant la qualité ( par exemple en échangeant ("sacrifiant") la Dame qui vaut dix pions contre un pion ou toute autre pièce de faible valeur), il sortira gagnant d'une position en apparence déséquilibrée. Bien sûr, le pari se fonde sur un calcul de probabilités où le pire n'est jamais sûr. <br /> <br /> <br /> <br /> Ici deux voies s'ouvrent si l'on veut bien les emprunter comme des passages où s'engouffre l'espoir : le PARI, qui défie la fatalité ; le SACRIFICE , qui tend à vouloir se concilier les dieux. Dans les deux cas il s'agit de défier la logique et les ténèbres , et dans les deux cas produit-on plus ou moins consciemment un faux pas comme œdipe le boîteux bégayant de désir dans le réel. De toute évidence l'espoir naît d'une forme de déséquilibre , et tout déséquilibre fait trébucher , comme le gravier sous la sandale. Face au scandale de la chute imminente le poids du corps redresse la tête pour tenter de se réaccorder avec les lois de l'équilibre.<br /> <br /> <br /> <br /> Il peut ainsi y avoir de l'espoir dans la perte ( sans s'en remettre au destin ?) , comme aussi bien il peut se rencontrer de la perte dans l'espoir. Dans ce dernier cas en effet " Maintenant que tu as cessé d'espérer tu pourras vivre". . L'inespoir est certes de grande sagesse , mais là n'est guère le propre de l'homme tant il vient contrarier le Désir; car en effet les temporalités n'ont-elles pas le pouvoir de ruiner nos convictions les plus fermes et que l'on serait tenter d'appeler ... des illusions ?<br /> <br /> <br /> <br /> Bien à vous deux, en parfaite et heureuse amitié<br /> <br /> <br /> <br /> JBD
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D
Le problème est aussi de savoir ce qu'on perd, c'est-à-dire ce à quoi on peut renoncer par faiblesse, par passion, par sentiment destructeur de la faute lorsque le sujet "cède sur son désir" et que l'espoir passif s'empare de son esprit.<br /> <br /> <br /> <br /> Il y a une autre polarité de l'espoir quand il est arrimé à la puissance vitale du désir et qui se résumerait ainsi :" j'espère que les conditions seront réunies pour pouvoir agir et dans l'attente active, je me tiens prêt". Cette forme particulière est conscience de la fortune, lucidité à l'égard du réel, mobilisation intérieure, séparation entre ce qui dépend de soi et ce qui n'en dépend pas. Ici, l'espoir est l'autre nom du désir dont le déploiement n'est jamais immédiatement garanti parce qu'il s'inscrit dans une temporalité.
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G
Je suis bien heureux, cher ami, de te retrouver en ces lieux de fantaisie ! Bien sûr les échecs de Lucien ne tiennent pas seulement à la malchance mais à une certaine propension à la provoquer... Quant à la perte, elle est inévitable, ou plutôt des pertes successives, jusqu'à la dernière, l'imparable. Cela dit toutes les pertes ne sont pas négatives, il faut apprendre à en tirer parti.
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J
" Nous troublons la vie par le soin de la mort et la mort par le soin de la vie ; l'une nous ennuie , l'autre nous effraye " Montaigne Essais III-12<br /> <br /> <br /> <br /> Merci cher Guy de nous rappeler à la relativité générale , cependant la candeur de Lucien n'est-elle pas quelque peu surjouée ? Son sort tient-il vraiment à de la malchance ? Quand on joue , on risque , ce qui nous ramène à l'espoir / inespoir / désespoir , celui du joueur ( Dostoîevski)... Au fond , dans le jeu comme dans la vie , la perte n'est-elle pas nécessaire ... pour vivre ?<br /> <br /> <br /> <br /> Amitiés JBD
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