ESPOIR ET INESPOIR
"Maintenant que tu as cessé d'espérer tu pourras vivre" - C'est à peu près ce que Balzac énonce à la fin des "Illusions perdues" à l'adresse de son héros malchanceux, le jeune Lucien de Rubempré, revenu de ses ambitions déçues, de ses fausses amitiés, de sa gloire d'un jour ruinée par ses déboires. Lucien espérait trop : la reconnaissance littéraire, la fortune, l'ennoblissement, l'ascension sociale dans les hautes sphères journalistiques et politiques. A ce jeu, lui le petit provincial ignorant des codes en vigueur, ne pouvait que se casser les dents. Il a sousestimé la férocité implacable de ces milieux d'affaires et de pouvoir, et s'il fait illusion un temps, c'est pour tomber de haut. De retour dans sa province, désargenté, seul et nu, que fera-t-il ? Balzac nous dit : qu'il vive, qu'il vive enfin !
Cette injonction prend le contre-pied de l'opinion commune qui dit que tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir, qu'en somme vivre et espérer ne font qu'un. L'espoir serait une manifestation positive de la vitalité et le désespoir l'antichambre de la mort. On oublie, ce faisant, que l'espoir est irrévocablement lié à la crainte : espérer et craindre vont main dans la main. Si j'espère ceci je crains tout autant que ceci se dérobe. Les deux sont une projection du présent vers l'avenir, suscitant mille représentations imaginaires qui viennent perturber le bel aujourd'hui.
"Nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre" (Pascal)
Et ainsi, ballotés de droite et de gauche, nous rêvons l'avenir, ignorants du présent, sans leçon du passé. On objectera sans doute que c'est la condition ordinaire de l'homme, que l'on n'y peut changer, et qu'en somme il vaut mieux vivre dans l'illusion que de ne pas vivre du tout. Sans doute, mais ce n'est pas raison de vivre mal si l'on peut vivre mieux. Si l'espoir engendre l'ambition dévorante, l'avidité, la cruauté, la haine et la jalousie il vaudrait mieux en rabattre sérieusement et réviser notre conception de l'existence.
A l'espoir on peut opposer deux notions distinctes. Spontanément on dira : le contraire de l'espoir c'est le désespoir. Oui et non. Le désespoir est le sentiment dépressif né de l'échec de nos espoirs, de la perte et de la chute. Passion triste. Moment crucial qui pourrait déboucher sur une révision générale. Le désespoir est à la mesure de l'espoir qui le précède. Mais on peut penser autrement, et créer de toutes pièces un mot nouveau, l'inespoir, pour désigner un état, une disposition psychique qui n'est nullement désespérée et qui ne se réfère pas à l'espoir, qui a su faire le deuil de l'espoir, sans tristesse, sans affliction. Le monde étant ce qu'il est, et le changement hautement improbable, il s'agira de vivre sans attendre le Père Noel ou le Grand Soir, et comme disent les poètes de "cueillir le jour". N'attendant rien de particulier, apprenons à cultiver, pour le présent immédiat, une certaine réceptivité méditative, au plus près de soi, qui vaut infiniment mieux que les grands débordements de l'illusion.