De la FONCTION PATERNELLE
"Se passer du père à condition de s'en servir". Ajoutons : sans le servir.
C'est plus qu'un joli paradoxe, c'est la loi subtile de la maturation psychique et de l'accession à soi-même. Le difficile c'est de prendre appui sur une figure, une puissance autre, sans s'y identifier ni s'y aliéner.
"Se servir du père" c'est ce que doit faire l'enfant pour entrer dans l'ordre symbolique, en se séparant du désir maternel. Par là il est invité à se constituer comme sujet de son propre désir dans le champ du langage, à s'y positionner comme un "je", auteur et acteur de sa parole personnelle. A ce titre il devra se séparer du père également, et ne pas échanger une identification contre une autre.
Le père sépare, c'est la dimension propre de la loi fondamentale. Mais il donne lui-même, comme époux de la mère, l'exemple de l'accomplissement du désir Il interdit d'un côté et ouvre de l'autre. Sa fonction est de détacher doublement : de la mère d'abord, et de lui-même ensuite. C'est ainsi que l'enfant saura se passer du père s'il a su prendre appui sur lui le temps nécessaire, avant de se séparer et de promouvoir son propre désir.
Si l'on poussait plus loin le paradoxe, et il faut bien le faire, on obtiendrait la proposition suivante : il est nécessaire de s'identifier pour se désindentifier. S'identifier à l'autre en tant qu'il donne l'exemple de la séparation - se séparer comme il a fait - et se désidentifier de lui comme modèle, affirmer sa différence irréductible "en se passant de lui", c'est à dire ne plus se positionner par rapport à lui, ni dans la similitude ni dans l'opposition. En d'autres termes, de se référer à soi même comme auteur, de s'autoriser de soi-même. Fidélite à l'exemple, infidélité au modèle, s'il est clair qu'il n' y a pas lieu de se modeler sur la figure d'un autre, quel qu'il soit.
Lacan disait : s'identifier sans s'identifier. J'y entends ceci : s'identifier, accéder à sa vérité propre, sans s'identifier - à l'autre. On demandera peut-être : quelle est cette étrange position identificatoire où le sujet ne s'autorise que de soi, en quoi le sujet est-il capable de s'assurer à lui-même un fondement sûr, sans retomber dans une identification à l'autre? Il est évident qu'il est plus aisé de se référer à l'autre pour y puiser une certitude subjective, c'est d'ailleurs le processus ordinaire de la foi, de la croyance, de l'idéologie, toutes soucieuses d'assurer à chacun un fondement indubitable, confortable, inébranlable. Mais c'est aussi une facilité, une facticité, voire un symptôme de faiblesse. S'autoriser de soi-même c'est assumer l'absence de fondement sûr, c'est renverser le manque en affirmation. " Je ne puis justifier rationnellement ce qui vaut pour moi comme fondement, je n'ai ni certitude ni savoir, sauf que de mon non-savoir je ferai ma certitude : de ce néant je tirerai la vérité de mon être".
J'ai déjà cité ce mot de Goethe : "j'ai fondé ma cause sur rien". Remarque admirable. Rien c'est le rien de substance subjective, mais rien c'est toujours quelque chose (res), ne fût-ce que la réalité (res) ultime de la nature. Quoi qu'il en soit, ce qu'on appelle le "je" est toujours encore une émanation, métaphorisée par le langage, d'un çà plus originel, qui ne disparaît jamais.