MES TROIS MAITRESSES
C'est à la poésie, que très jeune déjà, j'avais décidé de vouer ma vie. C'était compter sans les nécessités concrètes de l'existence, car enfin, poète ce n'est ni un métier ni une profession. Et puis, en ce domaine, l'excellence seule, voire le génie, justifie que l'on sacrifie tout le reste à la plus sublime des maîtresses. J' avais assez de bon sens pour découvrir très vite que je n'avais ni l'une ni l'autre, tout en souffrant intensément de cette ladrerie du sort. Lire les poètes, les vivre même, si l'on peut dire, ressentir, sentir vibrer intensément leurs émois et leurs grâces dans l'intimité de sa propre chair, voilà qui redouble encore la douleur de n'être pas tout à fait des leurs, de n'être qu'un modeste lecteur de poésie. Encore que...Entendre chanter en son âme des vers, et au petit matin, et jusque dans la pénombre du soir, voilà qui n'est pas tout à fait banal, surtout quand, à de certains moments, la Muse vous fait grâce d'une jolie expression inattendue, petite merveille de sensibilité musicale. Ah, la poésie est la plus sublime et la plus ingrate des maîtresses! La plus exigeante aussi, qui ne vous prend pas votre liberté seulement, mais votre vie même! Par couardise, par prudence aussi, je m'en suis détourné, nécessité oblige.
Est-il bien nécessaire d'ajouter que j'y revins maintes et maintes fois, avec le même espoir désespéré, le même enthousiasme amer, et la même douleur?
J'aurais pu envisager d'enseigner les Lettres pour rester au plus près de cet amour. Mais je soupçonnais que c'eût été un bien mauvais choix, qu'enseigner vous détourne d'écrire, alors que je conservais l'espoir, un jour, d'écrire une véritable oeuvre poétique, et dès lors je devais rester disponible. Il fallait choisir une formation qualifiante. Je m'inscrivis en psychologie.
Les obscurs hasards des diktats administratifs me contraignant à me recycler dans une autre matière, j'hésitais : fallait-il revenir aux Lettres, où j'étais plus que capable, choisir une formation linguistique? J'optai pour la philosophie.
Il y a peut-être un génie en chacun de nous qui, à l'heure décisive, nous guide infailliblement dans la bonne direction. De la philosophie j'avais une image assez contrastée, négative de par l'enseignement que j'avais suivi en terminale (année plus que calamiteuse, ennuyeuse et marécageuse), formidable et exaltante : j'avais lu en privé, en amateur inculte, le divin Schopenhauer en classe de première, et de cette lecture j'avais tiré un enthousiasme tôt balayé par l'incurie de l'enseignement. Bref, je m'inscrivis en philosophie, et pendant quelques années universitaires m'ennuyai souverainement. En fait j'étais plus souvent présent aux cours de littérature ou de langue, traînant dans les musées et les tavernes, fort distrait au demeurant, taquinant les Muses ou courant la prétentaine.
Tout changea du tout au tout quand je devins moi-même professeur, et je puis dire que c'est alors que la philosophie devint pour moi réelle, et engageante. Je fus un professeur heureux, au moins pour deux décennies. Puis revint l'ennui, que je combattis, c'était joué d'avance, par le retour enchanté à la poésie. J'étais marié à la dive Philosophie, et je cultivais ma maîtresse intime. Tout semblait pour le mieux.
Ce n'était là que philosophie d'enseignement, livresque et pédagogique. Mais moi, et ma singularité irréductible, où étaient-ils? En souffrance assurément. Je ne dirai rien ici des raisons qui m'ont poussé vers la psychanalyse, et des changements inattendus qu'elle opéra en moi. Cette maîtresse-là vous bouscule de fond en comble, vous contraint à un remaniement universel. Après quoi vous êtes différent, ou alors, pour de bon, vous-même.
Et voilà donc où je suis aujourd'hui : je n'enseigne plus la philosophie, en, en mon for intérieur, je m'estime davantage philosophe que je n'ai jamais été, hors institution, hors norme, et plus que jamais fidèle à mon génie propre, dont, ici même, je publie les fantaisies. Si j'osais, je dirais comme Montaigne : "c'est là un livre de bonne foi, lecteur" - même si ce n'est pas un livre, et qu'un blog ne fait pas un livre. Moi et mon blog nous allons du même pas, avançant pas à pas dans les décours obscurs ou lumineux de l'existence. Et, merveille selon moi, les trois maîtresses, ici, se réconcilient dans le même cheminement, s'éclairant l'une par l'autre, s'accointant à l'occasion, toujours en discret rapport, échangeant à l'aventure leurs costumes et leurs masques, puisque, dans l'affaire, le sujet ne s'y reconnait jamais tout à fait, étant toujours un peu à l'écart, décalé, indicible et ouvert, et libre pour de nouvelles aventures. Ce sont des maîtresses, certes, je les aime et les cultive de toute ma chair, mais moi, forcément, je suis toujours, un peu, ailleurs, en retrait, en arrière ou en avance, jamais identique ni identifiable.
Nous sommes tous, peu ou prou, voués aux défilés du langage, mais il faut savoir que nous n' y sommes pas-tout, pas en entier, que par une secrète et indicible part nous échappons à toutes les conventions et manifestations. Cette part-là, part de l'intime, constitue l'enigme d'un réel toujours déplacé, de la naissance à la tombe. Mais c'est elle aussi qui, au plus près, nous fait vivre d'une vie qui n'est qu'à nous.