De la CIBLE INTERIEURE (5)
Imaginez une cible, avec des cercles de couleurs, comme on en voit dans les concours de tir à l'arc. Elle figurera assez bien, je pense, les éléments constitutifs de la personnalité psychique, du plus extérieur au plus intime, et le but de la recherche.
Premier cercle : le moi, ou en termes jungiens, la persona, le masque, le personnage social, la somme des rôles et des identifications.
Second cercle : l'ombre, la part "maudite", refoulée, contre laquelle, obscurément s'est édifiée la persona.
Troisième cercle : l'inconscient personnel, héritage de l'histoire familiale, composition hétéroclite d'éléments pulsionnels, d'images et d'émotions inconscientes, clivées ou forcloses.
Quatrième cercle : les archétypes structurels, anima et animus, imagos, figures archaïques, mythèmes culturels collectifs.
Cinquième cercle : le fantasme inconscient, dans sa dimension à la fois personnelle et collective.
Centre noir : l'irreprésentable, instance ultime, pré-individuelle, Soi impersonnel, point de jonction entre le çà qui constitue le fondement de la personne et le çà de la vie universelle.
Une telle conception est étrangère à Freud, mais elle fonde les recherches de Jung et de Groddeck. Je cite Jung : "Le Soi est non seulement le centre, mais aussi la circonférence complète qui embrasse à la fois conscient et inconscient ; il est le centre de cette totalité comme le moi est le centre de la conscience.
Le Soi est aussi le but de la vie, car il est l'expression la plus complète de ces combinaisons du destin que l'on appelle un individu."
Le centre de la cible, en noir, c'est à la fois le constituant ultime et le but ; c'est lui que nous recherchons obscurément, pressentant qu'il est le lien mystérieux entre l'individu fini, le mortel, et la vie infra et supra individuelle. Nous savons, d'une science balbutiante, indicible et obscure, que nous ne sommes pas complètement seuls, détachés et autonomes, mais reliés par notre corps, par nos insctincts et nos pulsions, à un fondement inconnaissable, irreprésentable qui est le réel lui-même, l'unique réalité absolue.
Héraclite : "Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l'a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure". (Fragment 30, trad Conche)
Upanishads : "Tat twam asi" : Tu es Cela (le Brahman)
Bouddha : Le moi se dissout dans la vacuité, l'irreprésentable, qui est en même temps la totalité des formes. (La forme est vide, le vide est la forme).
La modernité a brisé le lien vital entre l'homme et le monde, plongeant l'individu dans la solitude existentielle et la dériliction. Cette scission, qui déchira l'union mystique et mythologique, était sans doute nécessaire, selon une logique de la séparation ontologique, favorisant la connaissance rationnelle et objective de la nature. Pour accéder à la pleine possession de soi l'humanité a dû commettre le meurtre des dieux, profaniser(1) le temple, ramener la profondeur à la surface pure du plan d'immanence. Il en est résulté l'extrême puissance technologique, et la plus extrême solitude.
Peut-être l'heure est-elle venue de réfléchir aux effets de la séparation, et de concevoir, je ne sais comment, une nouvelle alliance, sans théologie ni culte ni dogme, entre la science et la nature. Comment la société moderne opérera cette mutation anthroplogique, je l'ignore, mais je sais que cela est possible au niveau individuel.
Voici l'arc, voici la flèche, et voici la cible : le désir instruit peut se dégager des mirages, des fausses valeurs du jour, cibler la cible. Le désir est un arc, la connaissance est la flèche, et quand la flèche atteint la cible, elle ne s'y fiche pas, mais elle va à travers, vers l'espace infini, vers l'immensité, et telle l'éternité elle ne s'arrêtera jamais.
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'(i) Je dis bien : "profaniser", et non "profaner" - rendre profane, en évitant la connotation négative de "profaner"