TOPOS et TROPOS : le lieu et le mode (de la vérité)
Le Topos c'est le lieu. Quel est le lieu de la vérité ? Troublé par la variation infinie, la fluidité insaisissable du sensible - tout glisse, tout passe, rien ne demeure - Platon désigne le lieu de la vérité comme un en dehors, mieux, un au-delà de toutes les choses apparentes. La vérité, pour se constituer comme telle, exige la permanence, la stabilité, l'intelligibilité. Elle se conquiert par l'activité pensante, la dialectique et la contemplation des Idées, ces Formes intelligibles et éternelles. Ainsi se construit le Topos de la métaphysique dont la persistance, sous diverses formes, constitue le courant dominant de la tradition occidentale. On ne cessera, à travers les siècles, d'opposer l'intelligible au sensible, l'être à l'apparence, la vérité à l'illusion, le créateur à la créature, le ciel à la terre. Philosopher c'est se détourner, se détacher du corps, convertir le regard vers la splendeur céleste - bref - "apprendre à mourir". Le Topos de la vérité repose sur un Tropos, une torsion, une direction particulière de l'attention, un mode spécifique du désir.
il y a quelque chose d'égyptien dans le platonisme : tropisme solaire, Akhenaton fils d'Aton, Platon hélio-trope. La pyramide comme symbole, gradation, ascension, élévation, et pour finir : "credo in unum deum". Nietzsche dira : monotonothéisme. Et de cela les dieux antiques "sont morts de rire" !
Déjà Démocrite avait pulvérisé ce modèle en concevant l'infinité des atomes et du vide, l'infinité des mondes. La pensée décentrée, l'horizon dégagé, la multiplicité infinie des points de vue. L'homme parmi les vivants. Il y a le monde des insectes, celui des tigres et des éléphants, le monde des dieux, celui des hommes, autant de mondes que d'êtres sensibles. Le mouvement incessant des atomes, les heurts, les écarts, les accrochages imprévisibles, les mille hasards, et la trajectoire des vents, flux et reflux, marées immenses, raz de marées, souffles de l'abîme, partout et nulle part, création et combinaisons, destructions et renaissances. Lucrèce chantera merveilleusement les dérivations et les déclinaisons, liens de Vénus, déchirures de Mars, luttes infinies de l'amour et de la haine. Où donc est la vérité dans ce grouillement, ce déluge, cette incandescence ? Sur l'océan tourmenté "turbantibus aequora ventis", où nulle sécurité n'est assurée à personne, construire la modeste demeure des sages, "templa serena", avec la conscience aiguë de la mortalité universelle. Ici point de lieu privilégié, nul topos sacré, nulle cathédrale de certitude, nul point de fuite exclusif et centralisateur, mais la modeste sélection - il faut bien vivre - d'un point d'ancrage, entre ville et campagne, dans un petit jardin, abri toujours menacé, toujours précaire, quand gronde l'orage et la folie meurtrière. Ici point d'autels, point de sacrifices, nul espoir de révélation, de rédemption, de salut. S'il est des dieux, ils ne peuvent rien pour nous, et tout se passe en somme comme s'il n'y en avait pas. D'ailleurs, ces dieux ne sont pas si différents de nous, de même nature, atomes et vide, et fussent-ils loin, perdus dans les intermondes, "incorruptibles et bienheureux", ils n'en sont pas moins placés sur le même plan, l'unique plan universel, immanent, de la nature. Diversité infinie, multiplicité insommable, variation irréductible : la connaissance ne peut se fermer sur un "holon" , une entièreté, si ce tout échappe de toutes parts, se démultiplie à l'infini ; elle ne peut qu'additionner sans clore, comme font les enfants lorsqu'ils comptent, s'épuisant à compter sans épuiser l'infini. "Ta panta" : toutes les choses, ou, tous les atomes, tous les composés d'atomes, dans le vide, indéfiniment. Vertige de l'insommable, de l'inépuisable, ouverture illimitée. Tropisme de la démultiplication, de la duplication, de la variation, de l'émiettement, de l'éparpillement, de la dispersion. Mais, encore une fois, cette addition sans limite ne fait qu'un monde : to pan, le tout, le même et unique monde pour tous, relevant des mêmes principes fondamentaux. To pan, le tout, ta panta, toutes les choses. Unité de structure, structure ouverte. Course sans origine ni terme sur l'unique plan d'immanence. Les atomistes eux-mêmes (Leucippe, Démocrite Epicure, Lucrèce) n'ont peut être pas saisi le caractère prodigieusement novateur et fécondant de leur intuition pluraliste.
Le parlerais volontiers d'un "polytropisme" : autant de points de vue que de sujets, en précisant que tout organisme, organisé par définition, est un foyer de forces et de tropismes, également légitime dans son effort pour croître et se développer selon les nécessités de sa "phusis" : d'où une philosophie résolument pluraliste, légitimant a priori les innombrables lieux et vecteurs de vérité dispersés, qui, tous ensemble et d'un seul tenant, constituent la Surface Absolue.
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trepein: tourner, détourner, diriger. Tropos : tour, direction, mode, manière