"Le MOT qui RESOUT" : Wittgenstein
Sa vie durant, si j'en crois Roland Jaccard, Wittgenstein fut passionnément à la recherche "du mot qui résout" (das erlösende Wort). Mais que s'agit-il donc de résoudre ? Au premier chef les contradictions intérieures, comme l'opposition brutale entre le désir et la raison, le veule et le sublime, la hantise de l'idéal et les affres de la chair. Mais plus profondément entre le dicible et l'indicible : Wittgenstein n'a-t-il pas écrit que "ce qui ne peut se dire il faut le taire" ? Envoyant le manuscrit de son Tractatus à son éditeur il soutient que le livre contient deux parties, celle qui est écrite, et celle qui ne l'est pas, laquelle est infiniment plus précieuse que la première. Voilà qui éveille notre curiosité de psychologue : le non écrit serait plus révélateur que l'écrit, mais révélateur de quoi ? Ce qui est passé sous silence, et qui pourtant est déclaré essentiel, est-il indicible de nature, en vertu d'une limite indépassable du langage, ou simplement clivé, écarté de la langue et de la pensée, mais alors pourquoi ? L'auteur veut garder son secret, tout en faisant signe vers lui, dérobant d'une main ce qu'il présente de l'autre. Je préfère penser que ce choix n'est pas commandé par de mesquines considérations psychologiques, mais qu'il fait signe vers l'énigme même du langage.
Quel est ce mot qui permettrait de résoudre, et de résoudre quoi ? Je vois deux réponses possibles.
La première concerne l'écart infrangible entre l'ordre des mots et l'ordre des choses. De sa nature le mot ne peut être la chose, il en est absolument séparé : le mot chien n'aboie ni ne mord. C'est par convention que se fait le rapport entre le mot et la chose, arbitraire (immotivé) et nécessaire (dans le cadre d'un échange social normé). La langue est une réalité en soi et par soi, indépendante de la réalité, se développant selon des lois internes. C'est en vain que j'y chercherai le chemin qui conduit au réel. Lorsque Anaximandre forge le terme d'"apeiron" il croit saisir ce principe d'illimité à partir duquel les choses naissent et auquel elles reviennent selon l'ordre du temps. C'est une idée extraordinaire, qui exprime sans doute une profonde vision de l'ordre des choses, mais en même temps ce n'est qu'un mot, qui n'a rien de clair par soi, que l'on peut mal comprendre, ou ne pas comprendre du tout, qui fait appel à l'intuition intellectuelle, sans démonstration ni vérification possibles. En toute rigueur il ne dit rien, il fait signe. Même remarque pour la notion de hasard, qui, aux dires de Clément Rosset, est le mot le plus inodore, le plus vide possible, le moins idéologique pour désigner le réel. Le mot dit tout, et ne dit rien. C'est même pour cela qu'il est utilisé, s'il est patent que du réel, par définition, on ne peut rien dire.
Ainsi il n'existe manifestement aucun mot qui "résolve" l'aporie du langage. On pourra en dire autant des lois scientifiques : on cherche en vain LA formule mathématique, totale et sans reste, qui rende compte de la structure de l'univers et de l'ordre des choses. C'est une bien belle et vaine illusion que cette affirmation de Spinoza : ordre des choses, ordre des idées, un seul et même ordre. C'est bien là que Pyrrhon a fendu à tout jamais l'illusion totalisante et totalitaire de la pensée. Que l'on parle d'"apeiron", de Logos, d'Etre, de Substance, de Dieu, de Vouloir vivre, de Volonté de puissance, on se paie de mots, on parle mais on ne dit rien.
Deuxième direction. A supposer que l'on renonce à trouver "le mot qui résout" dans l'ordre des choses, on peut espérer du moins trouver le mot qui résout dans la question cruciale de l'existence. Par exemple lier par un symbole adéquat le conscient et l'inconscient, exprimer en une formule unique et décisive le mouvement de la vie psychique, la vérité du sujet. Il faut être un philosophe bien naïf pour supposer que le Savoir puisse embrasser les deux plans en une totalité unifiée, de contenir la ligne de fuite d'un sujet, qui tel un furet s'échappe, "décline", invente, se répète, se déplace, commence et recommence, "faisant le cheval échappé". Sur la question du sujet je renvoie le lecteur aux trois articles précédents : s'il est rupture et déclôture, feu follet, aucune science du sujet n'est possible. Déjà Platon, avec lucidité, avait reconnu le "devenir-fou" du sensible, s'acharnant à déjouer les tentatives unificatrices de la théorie.
Au moins saura t-on lier le plan du langage et le plan psychique, le symbolique et le réel ? Lacan voulut croire que "l'inconscient est structuré comme un langage". Pour éviter que le langage ne délire il fallait disposer d'"un point de capiton" qui relie le mot à la chose, d'un "signifiant du manque de signifiants", bref d'un quelque chose qui soit à la fois un mot (quitte à ce que ce mot ne désigne rien d'autre que le manque de mot adéquat), un signifiant si l'on préfère, et un quelque chose qui soit réel, un fantasme, une identification, une motion inconsciente, de manière à lier le plus subjectif à l'ordre impersonnel de la Loi. D'où la théorie de la métaphore paternelle, "le nom du père" comme inscription fondatrice dans l'ordre de la langue.
Wittgenstein a-t-il cherché toute sa vie, sous l'appellation "du mot qui résout", la puissance fondatrice du nom du père, pour y arc-bouter sa propre existence de sujet, sans jamais y parvenir de manière satisfaisante ? Je laisse la question aux psychanalystes. Quant à moi il m'est venue cette pensée étrange, saugrenue et exaltante, que je livre à la bienveillance du lecteur : le mot qui résout - mais il ne résout ni la question de l'univers, ni celle de l'identité personnelle, ni celle du rapport entre la langue et la subjectivité - à supposer que ce soit bien le nom du père qui fonde la relation symbolique entre la langue et le réel subjectif - cette instance, première et nécessaire, ne saurait suffire, elle doit se re-doubler d'une seconde : bref, le mot qui résout c'est "je", le sujet de l'énonciation, non pas comme un concept qui livrerait le mystère, qui abolirait l'énigme, qui se poserait dans un savoir, qui s'identifierait au moi, à l'idéal du moi ou au surmoi, qui revendiquerait quelque substance permanente, qui se connaîtrait soi-même et se poserait dans l'assurance de la conscience de soi, non pas, mais un sujet éruptif et mobile, créant des synthèses provisoires, immédiatement déjouées et déplacées, toujours déjà ailleurs, imprévisible et inventif. Ce mot "sujet" ne résout rien, il ne ferme rien, il désigne "quelque un" qui ex-siste, poète industrieux, "brave, résolu, ardent, excellent chasseur, artisan de ruses toujours nouvelles, amateur de science, plein de ressources, passant sa vie à philosopher, habile sorcier, magicien et sophiste" (Platon: le banquet, portrait d'Eros).
C'est peu, et c'est beaucoup. C'est, me semble-t-il, tout ce qu'un humain peut désirer de mieux. Le reste est l'affaire des dieux.