ETHIQUE du DIRE : PARRHESIA
Notre vie se passe en bavardages. Eh quoi ! Que faire d’autre si ce n’est bavarder, bavasser, palabrer, gloser, vaticiner, si l’on met à part le temps consacré aux nécessités de la production sociale, du divertissement, de la vie domestique et du sommeil ? Il reste bien peu de chose, et cela est encore trop, semble-t-il, puisqu’on s’acharne à gaspiller en nullités et futilités le plus précieux de la vie. Je sais peu de personnes pour qui la conversation soit autre chose qu’un passe-temps, qu’un tue-temps. On se plaint de manquer de temps alors que le temps, à y regarder de près, ne manque jamais. C’est nous qui y manquons, en nous manquant à nous-mêmes. Mais ne soyons pas injustes, car après tout la plupart se satisfont de cet état de chose, et, parlant de rien, y puisent cependant une sorte de contentement. Il faut croire que les sujets évoqués, le temps qu’il fait, l’automne qui vient, la fuite des saisons et autres bagatelles ne sont que prétexte à salive : peu importe de quoi, il faut que l’on parle, et cela suffit. Le besoin de société s’y contente à peu de frais, et puis chacun peut à loisir étaler sa science et sa souffrance, et gémir sur la dureté des temps.
On parle, mais on ne dit rien. C’était là, aux siècles classiques, un art consommé, un style de salon et de parlement qui faisait et défaisait la renommée des hommes du monde. Mais nous voici en un siècle barbare où la parole est de peu de poids. On veut du chiffre, et le reste est caduc. La parole y perd ce qu’elle pouvait avoir de charme et de raffinement. Quant à dire la vérité qui donc y songe ?
Les Grecs avaient forgé ce beau terme de « parrhésia » : liberté, franchise de parole. Parler vrai, parler librement le vrai, c’était la condition même de la philosophie, sa lettre de noblesse, sa singularité. Quand tout le monde ment, se dément, à soi et aux autres, en public et en privé, quand l’art de tromper et de séduire devient une condition du gouvernement, il reste du moins quelques originaux pour soutenir un projet de véracité, pour estimer qu’il est possible et nécessaire de s’exercer à la vérité. Le projet est beau, mais il se heurte à des difficultés extraordinaires.
Pour dire la vérité je dois la connaître, et cela ne se peut. Me voici donc en étrange attelage, avec d’un côté le souci de dire ce qui est, et de l’autre la difficulté de le connaître. On pourra ironiser à l’envi, mais n’est-ce pas la situation même de l’homme, déchiré entre le désir et le réel ? Il y faut une sorte de pari : je vais parler sans savoir tout à fait ce qui est, dans l’espoir qu’en parlant les choses se clarifient, accèdent à un autre statut, perdent de leur épaisseur et de leur confusion, et qu’au fil du discours quelque chose de la vérité puisse s’entrevoir, et se dire. Parler c’est se risquer, et ce risque fait la grandeur de l’homme. Qui ne consent à ce risque ne peut en aucune façon avancer vers le vrai.
On dira aussi, et fort légitimement, que l’on ne sait jamais tout à fait à qui l’on parle, que l’autre est un personnage, une ombre, un masque et tout ce que l’on voudra, et qu’en somme on se parle plus à soi qu’à l’autre. Ce n’est pas faux. Mais la parole, ici aussi, exige un pari et un risque, si l’on veut éviter de patauger dans le bavardage. Il faut poser, quelles qu’en soient les difficultés, qu’en parlant je m’adresse bien à un autre, non à une doublure, et qu’en cet autre il existe une dimension de raison, un « sujet symbolique » capable de m’entendre, et de me répondre. Certes si l’autre s’obstine dans la mauvaise foi, refuse toute approche risquée, il sera parfaitement vain de poursuivre. On coupera là, et tant pis. Mais il se trouve que par moments, en des temps et des lieux également incertains, je rencontre une oreille, et je puis me faire oreille, et que de ce frottement d’oreilles quelque lumière puisse jaillir. Cela n’est pas fréquent, mais cela se vérifie, suffisamment pour que je puisse tabler là-dessus. En cas d’échec, la faute n’est pas nécessairement à l’autre. Me demander toujours : ai-je été attentif ? Ai-je su favoriser l’échange ? Me suis-je correctement engagé ? N’ai-je pas projeté, sombré dans l’imaginaire ou la convention ?
Entre lui et moi il faut ce tiers symbolique, garant de vérité, invisible mais présent, à quoi se rapporte le discours, qui distribue, qui trie, qui régule, qui pose la norme et la valeur. Hors de quoi on est dans le bavardage, ou pire, la manipulation, la séduction, l’emprise ou la perversion.
Parler pour dire. Non seulement dire quelque chose, mais dire quelque chose à quelqu’un qui n’est pas soi, sous l’aplomb normativant d’une valeur de vérité, laquelle n’est pas seulement ma vérité, comme si la vérité se pouvait posséder, ni forcément la vérité de l’autre, qui n’est pas mieux placé que moi, mais la vérité comme dévoilement – toujours partiel – toujours inachevé - du réel.
Tout cela n’est pas très original, c’est même banalité et lieu commun. Mais il est frappant de voir que cette banalité de propos n’est presque jamais appliquée dans les faits. A croire que fondamentalement nul ne veut parler, tout en ne cessant de parler. Nous parlons pour ne rien dire, ce qui ne serait pas si grave, si vraiment nous parlions pour dire rien, ou dire le rien. Mais cela est d’une difficulté presque insurmontable.