Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
Publicité
LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
Archives
Visiteurs
Depuis la création 1 094 790
17 février 2026

ETHIQUE du DIRE : PARRHESIA

Notre vie se passe en bavardages. Eh quoi ! Que faire d’autre si ce n’est bavarder, bavasser, palabrer, gloser, vaticiner, si l’on met à part le temps consacré aux nécessités de la production sociale, du divertissement, de la vie domestique et du sommeil ? Il reste bien peu de chose, et cela est encore trop, semble-t-il, puisqu’on s’acharne à gaspiller en nullités et futilités le plus précieux de la vie. Je sais peu de personnes pour qui la conversation soit autre chose qu’un passe-temps, qu’un tue-temps. On se plaint de manquer de temps alors que le temps, à y regarder de près, ne manque jamais. C’est nous qui y manquons, en nous manquant à nous-mêmes. Mais ne soyons pas injustes, car après tout la plupart se satisfont de cet état de chose, et, parlant de rien, y puisent cependant une sorte de contentement. Il faut croire que les sujets évoqués, le temps qu’il fait, l’automne qui vient, la fuite des saisons et autres bagatelles ne sont que prétexte à salive : peu importe de quoi, il faut que l’on parle, et cela suffit. Le besoin de société s’y contente à peu de frais, et puis chacun peut à loisir étaler sa science et sa souffrance, et gémir sur la dureté des temps.

On parle, mais on ne dit rien. C’était là, aux siècles classiques, un art consommé, un style de salon et de parlement qui faisait et défaisait la renommée des hommes du monde. Mais nous voici en un siècle barbare où la parole est de peu de poids. On veut du chiffre, et le reste est caduc. La parole y perd ce qu’elle pouvait avoir de charme et de raffinement. Quant à dire la vérité qui donc y songe ?

Les Grecs avaient forgé ce beau terme de « parrhésia » : liberté, franchise de parole. Parler vrai, parler librement le vrai, c’était la condition même de la philosophie, sa lettre de noblesse, sa singularité. Quand tout le monde ment, se dément, à soi et aux autres, en public et en privé, quand l’art de tromper et de séduire devient une condition du gouvernement, il reste du moins quelques originaux pour soutenir un projet de véracité, pour estimer qu’il est possible et nécessaire de s’exercer à la vérité. Le projet est beau, mais il se heurte à des difficultés extraordinaires.

Pour dire la vérité je dois la connaître, et cela ne se peut. Me voici donc en étrange attelage, avec d’un côté le souci de dire ce qui est, et de l’autre la difficulté de le connaître. On pourra ironiser à l’envi, mais n’est-ce pas la situation même de l’homme, déchiré entre le désir et le réel ? Il y faut une sorte de pari : je vais parler sans savoir tout à fait ce qui est, dans l’espoir qu’en parlant les choses se clarifient, accèdent à un autre statut, perdent de leur épaisseur et de leur confusion, et qu’au fil du discours quelque chose de la vérité puisse s’entrevoir, et se dire. Parler c’est se risquer, et ce risque fait la grandeur de l’homme. Qui ne consent à ce risque ne peut en aucune façon avancer vers le vrai.

On dira aussi, et fort légitimement, que l’on ne sait jamais tout à fait à qui l’on parle, que l’autre est un personnage, une ombre, un masque et tout ce que l’on voudra, et qu’en somme on se parle plus à soi qu’à l’autre. Ce n’est pas faux. Mais la parole, ici aussi, exige un pari et un risque, si l’on veut éviter de patauger dans le bavardage. Il faut poser, quelles qu’en soient les difficultés, qu’en parlant je m’adresse bien à un autre, non à une doublure, et qu’en cet autre il existe une dimension de raison, un « sujet symbolique » capable de m’entendre, et de me répondre. Certes si l’autre s’obstine dans la mauvaise foi, refuse toute approche risquée, il sera parfaitement vain de poursuivre. On coupera là, et tant pis. Mais il se trouve que par moments, en des temps et des lieux également incertains, je rencontre une oreille, et je puis me faire oreille, et que de ce frottement d’oreilles quelque lumière puisse jaillir. Cela n’est pas fréquent, mais cela se vérifie, suffisamment pour que je puisse tabler là-dessus. En cas d’échec, la faute n’est pas nécessairement à l’autre. Me demander toujours : ai-je été attentif ? Ai-je su favoriser l’échange ? Me suis-je correctement engagé ? N’ai-je pas projeté, sombré dans l’imaginaire ou la convention ?

Entre lui et moi il faut ce tiers symbolique, garant de vérité, invisible mais présent, à quoi se rapporte le discours, qui distribue, qui trie, qui régule, qui pose la norme et la valeur. Hors de quoi on est dans le bavardage, ou pire, la manipulation, la séduction, l’emprise ou la perversion.

Parler pour dire. Non seulement dire quelque chose, mais dire quelque chose à quelqu’un qui n’est pas soi, sous l’aplomb normativant d’une valeur de vérité, laquelle n’est pas seulement ma vérité, comme si la vérité se pouvait posséder, ni forcément la vérité de l’autre, qui n’est pas mieux placé que moi, mais la vérité comme dévoilement – toujours partiel – toujours inachevé - du réel.

Tout cela n’est pas très original, c’est même banalité et lieu commun. Mais il est frappant de voir que cette banalité de propos n’est presque jamais appliquée dans les faits. A croire que fondamentalement nul ne veut parler, tout en ne cessant de parler. Nous parlons pour ne rien dire, ce qui ne serait pas si grave, si vraiment nous parlions pour dire rien, ou dire le rien. Mais cela est d’une difficulté presque insurmontable.

 

Publicité
Commentaires
Y
Trés cher Guy Karl,<br /> <br /> J'ai lu avec grand intéret votre texte ETHIQUE du DIRE : PARRHESIA<br /> <br /> Effectivement parler ça n'est pas rien, aussi faut-il pouvoir rencontrer l'espace d'un silence ...<br /> <br /> aussi faut-il pouvoir entendre, la peur et le courage de l'ami qui parle quand tout est silencieux, quand tout est immobile...<br /> <br /> Alors je peux caresser la nuit et en boire le silence.<br /> <br /> Alors je peux en finir de mourir à mon bavardage<br /> <br /> Et puis alors aussi finir de naître au langage.<br /> <br /> <br /> <br /> Mais ...<br /> <br /> Parfois l’hiver s’attarde,<br /> <br /> Parfois il ya des marées basses où la mer se retire,<br /> <br /> Parfois les sourires s’enfoncent dans des chemins creux,<br /> <br /> Parfois il y a des matins blêmes lorsque le noir nous broie,<br /> <br /> Et aussi cet autrefois qui ne reviendra pas.<br /> <br /> L’effroi, le froid nous pétrifie en cet arrière pays de pure indifférence.<br /> <br /> <br /> <br /> Pourtant ...<br /> <br /> comme le prisonnier insoumis,<br /> <br /> La colère gronde dans le creux des vents chauds.<br /> <br /> Si j'entends le silence,<br /> <br /> je peux dire ma propre souffrance,<br /> <br /> L’espace d’un silence, juste l’espace qu’il me faut pour en finir de tenir ma souffrance pour maître,<br /> <br /> L’espace d’un silence, juste l’espace nécessaire pour que j'en finisse de tuer l’être par fidélité à son ombre,<br /> <br /> L’espace d’un silence, juste l’espace qu’il me faut pour que j'en finisse de lire « c’était écrit » dans la trame du temps.<br /> <br /> L'espace d'un silence, petit à petit mon imperceptible murmure devient audible,<br /> <br /> Le printemps de la liberté commence à souffler.<br /> <br /> Je peux y prendre part afin que, dans le souffle paisible ou agité du vent, je participe à la naissance d’humanité,<br /> <br /> Toujours menacée,<br /> <br /> Toujours commençante,<br /> <br /> Pour enfin,<br /> <br /> Peut-être,<br /> <br /> Parvenir à ne plus détruire ce que j'aime.<br /> <br /> …<br /> <br /> Avec l’été je vois pousser les fleurs de la surprise,<br /> <br /> Un peu comme un cerisier respire lors de sa floraison.<br /> <br /> L’espace d’un silence,<br /> <br /> Le temps d’un pas de danse,<br /> <br /> L’espace d’un silence qui dure le temps d’un vent nocturne,<br /> <br /> Ou celui d’un battement d’ailes.<br /> <br /> …<br /> <br /> Enfin vient l’automne,<br /> <br /> Au moment où je suis seul et que je le sais vraiment,<br /> <br /> Une ombre doucement se déploie,<br /> <br /> Quelqu’un vient !<br /> <br /> Et sur les lèvres de mes amis,<br /> <br /> j'entends paraître,<br /> <br /> Sertis d’incertitude,<br /> <br /> Des mots de gratitude.<br /> <br /> <br /> <br /> L’espace d’un silence, signe ultime de vie<br /> <br /> Juste l’espace qu’il me faut pour enfin pouvoir parler.<br /> <br /> <br /> <br /> Merci pour votre écoute.<br /> <br /> <br /> <br /> Yves CAT
Répondre
Newsletter
153 abonnés
Publicité
Derniers commentaires
Publicité
Publicité
Publicité