De la "FIN du MONDE" : SCHOPENHAUER et BOUDDHA
Voici la grandiose conclusion du "Monde comme Volonté et Représentation" de Schopenhauer :
"Nous autres nous allons hardiment jusqu'au bout ; pour ceux que le vouloir vivre anime encore, ce qui reste après la suppression totale du vouloir, c'est effectivement le néant. Mais, à l'inverse, pour ceux qui ont converti et aboli le vouloir, c'est notre monde actuel, ce monde si réel avec tous ses soleils et toutes ses voies lactées, qui est le néant".
La représentation cache la vérité du vouloir, obscurément présent et agissant dans tous les phénomènes du monde. Vouloir exprimant la soif aveugle d'exister encore et encore, de se maintenir et de se reproduire indéfiniment à l'identique, au travers même des changements apparents : eadem sed aliter. Celui qui parvient à la connaissance, qui parvient à se dégager de la ritournelle cosmique, voit se dérouler devant lui un théâtre d'ombres irréelles, qui, sous des masques variés et sans cesse renouvelés, n'exprime jamais que la sempiternelle tragi-comédie du vouloir, toujours la même, avec les mêmes personnages, les mêmes intrigues mesquines, les mêmes causes et les mêmes effets. Enfer du samsara, comédie de la soif, reproduction infinie de la souffrance - et, c'est l'apport spécifique de Schopenhauer, de l'ennui, "de l'ennui à la souffrance, de la souffrance à l'ennui".
Schopenhauer et Bouddha divergent sur un point, essentiel : Bouddha ne parle pas du monde réel, du monde en soi, tel qu'il serait indépendamment de nous, estimant que cette connaissance, à supposer qu'elle soit possible, ne contribue en rien à notre libération. Lorsqu'il parle du "monde" c'est toujours du monde tel qu'il est représenté, perçu, imaginé par le sujet souffrant, victime et complice de l'aliénation. Ce monde est la subjectivité elle-même, autocentrée, qui projette sur les choses les passions d'appropriation, bref c'est le samsara lui-même. Il s'agit donc bel et bien d'opérer une sortie du monde, d'une fin du monde, mais elle n'a évidemment rien à voir avec une suppression du monde objectif. S'il est concevable qu'un accès au monde réel puisse s'effectuer ce ne peut être qu'au delà de la désubjectivation, pour un esprit désaliéné qui verrait les choses telles qu'elles sont.
La Quadruple Vérité Noble énonce : Qu'est ce que le monde? C'est dukkha (l'insatisfaction). Quelle est l'origine du monde ? C'est la soif, c'est l'appropriation, c'est l'ignorance. Quelle est la cessation du monde ? C'est la suppression de la soif, c'est la connaissance. Quel est le chemin qui mène à la cessation du monde ? C'est le noble chemin octuple, vie droite, parole droite, pensée droite.
Il n'y a rien à gagner dans les spéculations sur l'univers infini ou non, éternel ou non, sur l'être ou le non-être, sur la multiplicité ou l'unité. Ce sont opinions controuvées, spécieuses, hasardeuses, sources de vaines querelles. Bouddha, Pyrrhon, Montaigne : même combat. Si l'homme, de sa nature, est porté à la spéculation, au moins qu'il sache que ce ne sont-là que fricassées et boursouflures qui ne justifient ni la haine ni la guerre.