Du RISQUE de la PENSEE : parrhèsia démocritéenne
Démocrite écrit : "Le signe propre de la liberté est la liberté de parole, mais le risque est dans le choix du moment". Marcel Conche remarque ("Le fondement de la morale" p 72) que ce court texte condense, avec ses quatre termes canoniques, les fondements de la pensée grecque.
Eleutheria : la liberté, conçue au départ dans sa dimension politique et citoyenne, appliquée plus tard à l'éthique dans les diverses écoles de philosophie : libre examen de toutes les questions touchant à l'univers, aux dieux, aux sociétés, aux hommes et à toute forme de vie.
Parrhèsia : libre parole, franc parler, qui seul fonde le dialogue entre esprits éclairés.
Kindunos, le risque : philosopher c'est risquer la parole dans la recherche, et plus encore se risquer, comme sujet philosophant, dans l'échange, la confrontation, la discussion, sous le feu de la vérité.
Kairos : moment opportun, situation favorable, "bon-heur", occasion, rencontre.
Ces quatre concepts définissent en leur entrecroisement la quadruple racine du philosopher. La liberté (eleutheria) comme condition, l'expression (parrhèsia) comme modalité, le risque (kindunos) comme caractère spécifique, le moment (kairos) comme espace-temps de l'opportunité. On peut déplorer toutefois que la référence à la vérité ne soit pas explicitement formulée dans le texte. Nous supposerons avec quelque vraisemblance que c'est une évidence première, une loi fondatrice, impliquée par la notion même de philosophie.
Je voudrais revenir sur le risque, rarement évoqué dans les textes conservés. Quel risque à penser? On songe spontanément au risque de parler, surtout en régime autoritaire. Les philosophes antiques ont quelquefois fait l'objet de poursuites judiciaires pour outrage aux lois et coutumes de la cité. Mais dans l'ensemble leur propos est singulièrement libre et offensif. Quel régime, de nos jours, supporterait les provocations d'un Diogène? Jamais, dans toute l'histoire humaine, on ne vit esprits plus indépendants que ces maîtres inégalés de la Grèce antique.
Mais alors même que nous jouissons de nos jours d'une relative liberté d'opinion et d'expression cela ne suffit pas encore à garantir la liberté de pensée et de parole. Il y a des formes d'aliénation insoupçonnées dans l'usage même du langage, sa structure et son impensé. C'est une pensée molle que celle qui se contente de jouer avec les mots tels qu'ils sont, de les combiner et triturer à l'envi sans avoir préalablement examiné leur origine, leur fonction, leurs implications et connotations. Un exemple : on dit de veiller à l'environnement. Fort bien. Mais le mot "environnement", dans sa formation même, renvoie à un centre dont l'environnement est le pourtour. Ce centre, évidemment, c'est l'homme, la société des hommes, ou si l'on veut, le village planétaire, dont l'environnement est une nature livrée à l'arraisonnement industriel, et dans le meilleur des cas, un décorum pour urbains en goguette. Ce terme exprime avec naïveté l'incorrigible anthropocentrisme d'une espèce qui s'est arrogée le droit d'exploiter sans limite la nature "environnante". Penser librement, prendre le risque d'une pensée libre, c'est interroger, comme le fit Montaigne, notre ignorance et notre présomption dans les diverses affaires de la vie.
Il en va de même pour mille expressions communes qui ne tirent une fausse légitimité que de l'usage et de l'histoire. Il faut bien parler objectera t-on. Sans doute, et ce n'est pas l'objet de la philosophie de rendre la parole impossible. Mais quand on se met à penser avec sérieux on ne peut recevoir passivement toutes les inepties véhiculées par la tradition et la paresse. J'ai lu l'autre jour la citation d'un auteur réputé qui, de l'être du monde concluait gaillardement à l'être du sujet. Mais d'où tire t-il cette lettre de noblesse d'un sujet qui ne se fonde que de la grammaire, et encore d'une grammaire étroitement occidentale ? Déjà Héraclite écrivait : " Nous sommes et nous ne sommes pas". Mais c'est là une pensée "risquée", hautement problématique, et il se trouve, heureusement peut-être, peu de monde pour aller y voir de ce côté-là !
Oui, il y a un risque à philosopher. Pour la réputation, certes, mais cela encore est peu de chose. Le risque est plus radical : il interroge au plus profond notre vie elle-même. On ne peut philosopher par devoir, par simple curiosité ou pour la montre. Aussi sont-ils plutôt rares ceux qui acceptent de se risquer dans une telle aventure.