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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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5 septembre 2012

SUICIDE de la PHILOSOPHIE : l' A-PHASIE

 

 

 

 

 

 

 

Je m’éloigne tout doucement, jour après jour, des rivages de la philosophie, des ses mausolées de concepts, de ses architectures baroques et controuvées, de ses icônes et de ses maîtres. Ce n’est ni désespoir ni déception, ni attente frustrée, ni dégoût ou lassitude. C’est une évolution personnelle, qui jadis me fit chercher de ce côté-là ce que je ne trouvais ni dans la littérature ni dans la psychologie, et qui aujourd’hui m’en détourne lentement mais irrémédiablement. Ce n’est pas déchirure après un amour malheureux, c’est le sentiment d’avoir épuisé les charmes de la pensée, après de hautes exaltations et de basses incertitudes. J’ai, peut-être à tort, la conviction que rien de vraiment neuf ne peut plus me surprendre, d’avoir de si près frôlé l’extrême danger, et d’en avoir tiré les résolutions les plus graves. De serrer au plus près la vérité me convainc qu’il n’y a rien à en dire, qu’une certaine forme d’aphasie - fort bavarde au demeurant- est seule digne d’être professée. Encore y faut-il une certaine dose d’application paradoxale : dire le rien n’est pas ne rien dire, et ce rien est toujours quelque chose, avec quoi il faut bien vivre. C’est ce reste, qui échappe à toute prise, aussi bien intellectuelle qu’intuitive, qui fait le réel en sa persistance, tragique par un côté et jubilatoire de l’autre.

Je m’étonne toujours  encore, et chaque matin, de la continuation, de la persistance du présent, qu’avec le sommeil la totalité du monde ne se soit pas engloutie dans le néant, qu’une force aveugle et toute-puissante assure la permanence des choses, qu’en somme, et quoi que nous fassions, tout est toujours le tout, décidément et inaltérablement.  Je pensais tout à l’heure à mon ex-éducation chrétienne, à ce fantasme millénariste qui règle la représentation des clercs selon laquelle la fin du monde est imminente, qu’il fallait vivre et croire dans l’optique de l’apocalypse. Sentiment d’urgence, angoisse du jugement, terreur de la finition, panique de l’irrémédiable. J’y vois une névrose fort calamiteuse, une passion éminemment triste, la plus triste peut-être qui fût jamais. « Frère, n’oublie pas qu’il faut mourir ». La belle affaire ! Il faut dire bien plutôt : « Frère n’oublie pas de vivre !». Et la chose est d’autant plus facile et nécessaire que le présent ne manque jamais, qu’il est selon la nature une perpétuelle renaissance et continuation des choses, que la mort venant elle ne me privera en rien de ce que j’ai vécu, qu’elle ne saurait être assimilée à une perte s’il n’est plus de sujet qui puisse perdre quoi que ce soit. Cette maudite dramatisation de la finitude est un sacré tour de passe-passe, dont les effets délétères n’ont pas fini d’assombrir notre humanité, jusque dans les développements apparemment profanes de la modernité.

Il faut revenir tout doucement à l’immanence, à la présence des choses, à la « chair du monde », ce qui ne se peut faire qu’à revenir à la chair propre et intime de notre être sentant et vivant. Cela, nous n’y pouvons parvenir ni par la pensée, ni par le langage, qui fonde et  structure la pensée. C’est en quoi la philosophie est impuissante, car de se fonder sur le logos elle consomme le divorce, l’éternalise dans la raideur de l’impossible. Il est dérisoire d’imaginer un dépassement, une réconciliation finale : pensée et réel sont irréconciliables.

La seule action sensée qu’une philosophie puisse entreprendre est de travailler rationnellement à son auto-suppression, en démasquant ses propres présupposés, en se vidant elle-même de tout contenu et de toute ambition, dans une purge universelle qui entraîne le purgatif lui-même dans la purgation : suicide programmé.

Cette idée n’est pas si neuve. Elle est formulée assez clairement dans Pyrrhon, au contact vraisemblablement des penseurs de l’Inde. Bouddha de même a déclaré qu’il était plus pernicieux de d’identifier à ses pensées et opinions qu’à son corps propre, et que de toute manière nous ne sommes ni ceci ni cela, mais passage, processus impermanent dans l’impermanence universelle. Mais le travail le plus radical de destructuration sans reste nous le trouvons dans l’école Chan, synthèse admirable du bouddhisme et du taoïsme. Nous voilà rendus sans résidu, toute pensée abolie, toute représentation disqualifiée, toute valeur destituée, à la pure et simple immanence, au plan de surface absolue où le tout est égal à la partie, la partie au tout, indistinction inconcevable du dedans et du dehors, égalité et isonomie des choses dans l’indifférencié.

Bodhidharma : tout est vide, rien de sacré.

Etrange voyage ! Il me semble à moi-même, puisque j’existe encore, envers et malgré tout, dans un étonnement qui confine au sacrilège, que la chose est la plus simple, et la plus difficile. La Voie n’a pas de voie. Elle n’est pas un chemin, elle ne mène à rien puisqu’elle est partout et toujours, et que, conscients ou non, nous y sommes, ou plutôt nous y passons, comme toutes choses au monde.

 

 

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