Sur la MORT d'un AMI
« Tous ceux qui ont eu la possibilité de se procurer, grâce à ceux qui les entourent, le sentiment de complète sécurité, ont vécu ainsi les uns avec les autres avec le plus de plaisir, possédant la garantie la plus solide, et, après avoir eu en partage l’amitié dans sa plénitude, ils n’ont pas gémi, comme si son sort était digne de pitié, sur la mort de celui qui avait, avant eux, fini sa vie ». (Maxime capitale, XL).
Est-il juste de pleurer celui qui fut heureux ? Ce n’est pas sur lui que l’on pleure mais sur soi-même, d’avoir perdu un ami très cher. Cette perte nous la vivons comme irrémédiable. Elle l’est. Mais c’est à nous- mêmes que nous devons réfléchir en considérant la nature de notre attachement. Nous avons le sentiment, en perdant un ami, de nous perdre nous-mêmes, ou du moins une partie de nous-mêmes, et de la sorte nous sommes confrontés à notre propre mort. Il en va de même de la vieillesse qui nous dépèce pièce par pièce, emportant chaque jour quelque morceau de notre être. Et, à la fin nous ne sommes plus qu’un fade compendium de chairs molles, à moins que notre esprit ait su gagner la pleine sérénité, et conserver en gratitude le souvenir heureux des jours passés. Ce qui se perd d’un côté peut se gagner de l’autre. Il est possible, si la maladie nous épargne, et la dégénérescence mentale, de se resserrer sur l’essentiel et de goûter la saveur d’un présent qui a tous les caractères d’un bien immortel.
« Soyons en sympathie avec nos amis non en gémissant, mais en méditant » (Sentence vaticane, 66).
C’est l’image d’un homme jeune, rayonnant de beauté et de générosité que je veux garder en mémoire, veillant sur la pérennité, l’incorruptibilité de son souvenir. Il m’est agréable de penser que nous fûmes auprès de lui, et lui auprès de nous, goûtant la douceur de l’amitié dans sa plénitude. Aussi ne faut-il rien regretter. Ce n’est pas à nous de juger des circonstances de sa mort, supputant à l’envi les conditions, les raisons, les circonstances, démêlant opiniâtrement et faussement les hasards et les mobiles. Nous ne saurons jamais, et cela aussi il faut l’accepter.
Epicure lui-même fut frappé par le sort en perdant son ami Métrodore, auquel il consacra un ouvrage (perdu), qu’il mentionne expressément dans son testament, et dont il célèbre le courage devant les souffrances et la mort. Il y eut, avant Montaigne et La Boétie, cet exemple d’amitié philosophique indéfectible, qui se continue bien après la mort, et se transfigure en figure exemplaire.
On ne saurait critiquer la juste douleur de l’endeuillé. Laissons faire le temps qui dissipe les chagrins, mais laissons, dans le temps même, se préserver l’image de celui qui fut des nôtres, et dont le rayonnement continue de nous inspirer. Dans le deuil il importe de faire une séparation décisive : nul ne peut faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu, mais notre esprit peut conserver, garder vivante l’image lumineuse de celui qui fut.