De l'EVENEMENT et du DESIR
I
METAPHYSIQUE DE L'EVENEMENT
Posons la Faille comme origine absolue, quelle qu’en soit la forme historiquement déterminée, trauma originel, naissance, séparation etc. La Faille est à la fois le premier événement d’où s’origine la série qui constituera la ligne de l’Aïon, avec ses répétitions récurrentes, et un opérateur anhistorique, si par là on entend la forme et la structure qui commandent la répétition. Parler d’évènement historique anhistorique est évidemment une contradiction dans les termes, mais c’est une manière de dire que l’évènement comme tel, en tant qu’il se produit et se répète, n’est pas l’élément fondamental. C’est la structure qui est déterminante, qui s’origine d’un premier moment, mais qui comme structure précède métaphysiquement toute effectuation. C’est dire que la structure préexiste de toute éternité, et résiste à toute modification. C’est bien en ce sens que les évènements ultérieurs sont toujours déjà passés et toujours à venir sur la courbe inexorable de l’Aïon, figure fatale de l’éternité.
De cette Faille originaire on peut faire dériver une seconde courbe, aussi nécessaire et durante que la première : c’est la ligne du désir, qui, du début à la fin, commande l’activité et la pensée humaine. Cette seconde ligne – appelons là Chronos, puisque le désir est dans le temps, exige le temps pour s’accomplir, alors même que sa finalité est la suppression du temps comme tel. Le désir naît et renaît indéfiniment (Freud disait qu’il est indestructible). Visant tel objet halluciné comme satisfaisant, il y vivra une déception plus ou moins vive selon la loi d’une perpétuelle et indépassable inadéquation. Comme un furet il court, il court sur sa courbe métonymique, et ne s’arrête jamais vraiment, même s’il connaît de ci de là des stases et des éclipses.
Dès lors il est possible d’articuler la ligne de l’Aïon à celle du Chronos, ou plus simplement la série des événements et celle des désirs. L’événement, dans sa répétition, réactualise, sous une forme ou une autre, la Faille originaire, inscrivant à chaque fois dans le cours du temps la césure du trauma, rouvrant inlassablement la plaie de la première béance, qui à chaque fois nous apparaît toujours nouvelle et toujours déjà antérieure. C’est ainsi que la courbe métonymique du désir qui se promet un avenir, qui anticipe un avenir selon l’ordre du temps, est perpétuellement brisée, hachurée par l’événement qui apporte un démenti à l’imagination. Et de fait, si nous pouvons goûter des satisfactions, il est patent qu’elles ne sont jamais telles que nous les avons imaginées. Toujours un écart vient signer l’incompatibilité des deux logiques, rouvrir la plaie, éterniser la béance. Décidément Aïon et Chronos, tout en se rapportant l’un à l’autre, ne se rejoignent jamais. Formule du tragique.
Il est remarquable que tout homme a une conscience à peu près exacte des ses désirs, ou plutôt des objets de désir, acceptant plus ou moins l’insatisfaction chronique, se consolant peu ou prou, et trouvant bien de ci de là quelque objet de jouissance. Cela n’est pas grandiose, mais cela permet d’exister. Plus rares sont ceux qui s’interrogent sur cette étrange et perdurante expérience du ratage structurel. On se demandera ici si le ratage n’est pas une nécessité absolue, une protection, une sûreté qui permet de sauvegarder la vie. En somme maintenir la béance, la renouveler sans fin serait le meilleur moyen d’éviter la catastrophe. Mais quelle catastrophe ?
II
METAPSYCHOLOGIE DU DESIR
Pour répondre il faut interroger la structure propre du désir, en porter au maximum de puissance les implications. Quelle est la cause du désir, en dernière instance ? La Faille. Quel est son objet ? C’est ce n’importe quoi qui est halluciné comme apte à créer la satisfaction. Le But ? La satisfaction. Mais en quoi consiste la satisfaction ? Au niveau minimaliste c’est la baisse de tension. Au maximum ce serait l’abolition de la Faille par un processus rétroactif qui, en plaçant le sujet dans l’antériorité absolue, abolirait le sujet dans le retour à l’unité d’avant la séparation. En radicalisant l’analyse on obtient cette proposition étrange que la fin du désir (sa finalité) coïncide à son annihilation par suppression définitive de toute tension. Mais cette fin n’est jamais atteinte, et pourquoi ? Parce que le processus temporel du désir (chronos) comme expansion absolue se voit régulièrement amputé, écorné, sectionné (sexué) par l’irruption de l’événement, qui rouvre la Faille, et relance le processus. Il en résulte que si la Faille est bien l’origine du désir, elle provoque son ratage, et, ramenant à l’origine (relative), réactive le désir. Si bien que si dans l’absolu le désir décrit bien la courbe rétroactive vers l’origine, cette rétroaction est brisée par l’événement, qui agit à la fois comme obstacle indépassable, et en même temps comme condition de la relance.
Je ne vois point de solution à cette énigme, car si l’événement ne jouait pas son rôle, c’est le réel comme limite absolue qui prendrait le relai. Comme on dit : quand il n’y a pas de limites il y a des bornes. Mais dans la plupart ces cas c’est le langage, la culture répressive, les institutions ou la police qui se chargent de présentifier la limite, en l’absence de l’événement.
III
ETHIQUE
Partant de là il est possible de dégager une éthique, ou plutôt deux niveaux de l’éthique.
Le premier consiste à prendre acte de l’insatisfaction indépassable et de s’en accommoder. C’est ce que font la plupart des hommes, bon an mal an, renvoyant la satisfaction totale à la vie post mortem. C’était d’ailleurs, soit dit en passant, le fond de commerce des religions monothéistes. De nos jours, l’absence de perspectives de ce type, et de leurs succédanés politiques, laisse un vide dans la conscience. On peut en souffrir, on peut aussi décider de pactiser avec le mal. C’était l’enseignement d’Epicure qui nous enjoint de renoncer à l’illimité du désir par la juste compréhension des lois de nature. L’eudaïmonia sera le juste équilibre des tensions et des plaisirs.
La seconde voie, tout en renonçant dans le concret de l’existence à la satisfaction du désir, offre à la pensée intuitive un chemin de contemplation, une theoria qui réalise à sa manière la réunification de la partie et du tout. Les réalisations du désir humain ne sont que des approximations, des œuvres imparfaites et incomplètes mais qui peuvent valoir comme symboles de la totalité absente et insaisissable. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’Ethique de Spinoza. S’élever par degrés d’une compréhension morcelée et fallacieuse vers la juste raison des choses est déjà un exceptionnel exploit. C’est ce que se propose toute philosophie digne de ce nom. Mais saisir la totalité dans l’intuition d’un esprit unifié, ce serait la béatitude si l’homme en était capable. Mêmes les meilleurs devront se contenter d’aperçus fragmentaires. Ce ne sera pas grave si l’on peut comprendre que la partie est le symbole du Tout, et que le Tout existe dans la partie, non pas extensivement bien sûr, mais selon une analogie poétique dont il faudra se satisfaire.