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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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2 septembre 2025

OKEANOS et le sentiment religieux : mythopoiétique

Okeanos, c'est le lointain domaine des mers qui borde de toutes parts l'horizon. Quelque direction que l'on prenne on aboutit toujours aux rives de l'immense océan, ténébreux, indocile, imprévisible. Le dieu de l'océan c'est Poseidon, "l'ébranleur du sol" tant il est vrai que la terre, bien que ferme et solide, tremble sous les fureurs destructrices de l'océan, sous les tempêtes, les ouragans, les cyclones, tous ces terribles déferlements aquatiques. Car l'eau est l'élément instable par excellence, d'autant qu'il faut compter les eaux maritimes bien sûr, mais aussi les eaux du ciel, nuages,  pluies, orages, les eaux terrestres, mers et marées, lacs, rivières, sources, ruisseaux, fontaines, et les eaux souterraines, plus mystérieuses encore, qui se dissimulent durant de longues périodes et soudain font irruption, bousculant le cours régulier des récoltes. L'eau est redoutable, très proche encore du Chaos primitif, informe et toute-puissante. Okeanos est une figure de la Grande Mère.

Freud avait cru trouver le fondement des religions dans l'universalité du complexe d'Oedipe. Romain Rolland lui avait écrit pour lui signaler qu'à ses yeux c'était dans le sentiment océanique, tout au contraire, qu'il fallait chercher la source du sentiment religieux. Freud répondit qu'il ne savait pas ce qu'était le sentiment océanique, qu'il ne l'avait jamais éprouvé et qu'il valait mieux s'en tenir au complexe d'Oedipe, seul élément universel des cultures humaines qui permette de comprendre l'alliage de crainte, d'amour, de respect et d'adoration, de désir et de culpabilité, d'effroi et de tremblement qui caractérise l'attitude religieuse. Freud n'avait pas tort, mais son analyse reste partielle, et si elle rend assez bien compte du monothéisme elle ne s'applique guère à d'autres complexes religieux comme les cultes anciens de la Grande Mère, et de beaucoup de religions primitives, orientales, voire gréco-latines. Non que le complexe d'Oedipe en soit absent, mais il n'y est sans doute pas central ; dans ce domaine comme en beaucoup d'autres, Freud s'est montré résolument paternaliste, phallocentriste, théologien.

J'ai pour ma part totalement éradiqué en moi les restes d'une conception monothéiste que je juge globalement irrecevable, absurde et dangereuse. Le dogme d'un dieu unique, créateur, omnipotent et transcendant me fait me dresser les cheveux sur la tête. J'ai beaucoup aimé les enseignements de Lao Tseu et de Bouddha qui se passent gaillardement d'un dieu quelconque et cherchent le salut dans l'homme tel qu'il est. Mais je ne crois plus au salut. Quand on écarte dieu, la révélation, l'enseignement d'un prophète, le culte, les dogmes, l'espérance d'un salut et la morale religieuse censée y conduire, que reste-t-il?

Il reste la philosophie, mais trop dépouillée, trop intellectualiste et acariâtre sans les émotions fécondantes du sentiment religieux. J'observe que la sagesse ancienne des Grecs baigne dans un climat de spiritualité matérielle, de sentiment cosmique indéracinable, de respect inconditionnel de la nature, dans une sorte d'osmose parfaite entre l'homme et les dieux, l'homme et le grand Tout, sans primat exclusif de la raison, sans fanatisme. Voire Homère, Héraclite, Empédocle, Démocrite et les autres. La philosophie y baigne encore dans le mythe organisateur et donneur de sens. L'homme ne se sent pas encore le droit de déchirer les voiles d'Isis et de désacraliser les fontaines et les bois sacrés. (Voir Oedipe à Colone, de Sophocle) On y respire un autre air, ni confiné comme dans les monastères, ni effrontément laïcard. Poésie et science ne se font pas la guerre. Les dieux cohabitent avec les nouveaux théorèmes mathématiques. La science ne ruine pas la planète. On peut penser sans être brûlé sur un bûcher. Diogène court les rues en incendiant la plèbe.  Sophocle fait jouer ses tragédies. Epicure fonde son Jardin.

Je pense que le sentiment océanique est fondamental et universel, même si certains comme Freud n'en ont plus aucune conscience, suite à un refoulement massif des émois de la petite enfance. Toute analyse des profondeurs, comme celle de Mélanie Klein ou de Jung, fait resurgir ces premières émotions constitutives de notre rencontre avec l'Autre, que ce soit la mère, le père ou les éléments naturels, astres, végétaux et animaux. Dans l'âme enfantine se constitue un trésor d'images et de symboles qu'il sera dangereux de refouler ou de cliver plus tard, lors de l'éclosion de l'intelligence rationnelle. Dans ce divorce d'avec l'archaïque je vois une cause déterminante de nos conflits psychologiques actuels et du désarroi qui lime la conscience de nos concitoyens. Clivage et forclusion des images, refoulement des symboles fondateurs, culte exclusif de l'intelligence scientifique et technique, dictature de la raison économique en sont les manifestations patentes, et de plus en plus dévastatrices. En un mot l'homme a un corps (malade), un esprit (hypertrophié) mais il n'a pas d'âme. Plus que jamais la poésie est nécessaire. Mais elle ne peut avoir quelque efficacité que si les hommes acceptent de sonder leur propre passé et d'intégrer la symbolique oubliée dans une raison d'adulte

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