Le PHILOSOPHE AUTODIDACTE
L'autodidacte est celui qui a appris par soi-même. Le philosophe est rarement présenté comme un autodidacte, et lui-même se garde bien de le faire pour soi, craignant sans doute de passer pour un ignorant ou un faux savant prétentieux. Dans l'opinion courante il passe plutôt pour un liseur infatigable, un puits de savoir. Descartes avoue "avoir un peu lu" dans sa jeunesse, et n'en tire pas gloire. D'autres, comme Héraclite ou Epicure, rejettent en bloc tous les autres philosophes, se présentent avec fierté comme de véritables initiateurs qui auraient tiré de leur seul fonds la puissance de leur intuition. Et ce n'est pas faux. Il est aisé de voir que la lecture ne rend pas forcément intelligent, et la fréquentation des auteurs peut brouiller le jugement autant que le former. A la rigueur l'étude assidue d'une pensée peut-elle développer l'esprit de recherche mais ne garantit en rien l'accès à une authentique intelligence philosophique.
Le vrai propos n'est pas, à mon sens, de devenir un génie en philosophie, de renverser les idées anciennes et de fonder une nouvelle vision du monde. C'est là une manie de la modernité que de ne juger des choses et de leur valeur que par la nouvelleté. Devenir philosophe c'est accéder à la conscience de soi dans le champ philosophique. L'artiste est confronté à la même difficulté : on loue le novateur, confondant originalité et nouveauté. Le paradoxe est que l'on peut être parfaitement original à l'intérieur d'une tradition, si toutefois on s'approprie cette tradition de manière personnelle et singulière. Ce n'est pas en cherchant la nouveauté à tout prix qu'on accède à l'originalité mais en libérant et en suivant son propre génie intérieur. Vivaldi n'a guère innové, mais il est reconnaissable à la première phrase musicale.
Sur le plan des idées Lucrèce suit fidèlement Epicure, mais il reste que Lucrèce n'est pas Epicure, mais Lucrèce, et cela dans chacun de ses vers. De même pour Diogène d'Oenanda. Ceux-là ne visent pas la nouveauté mais s'épanouissent admirablement, personnellement, dans la lignée du discours épicurien. Ils sont parfaitement eux-mêmes et leur style est immédiatement reconnaissable. Que souhaiter de plus ?
D'une certaine manière le philosophe est toujours un autodidacte : même s'il lit beaucoup et s'inspire d'une pensée déjà existante c'est bien en lui-même qu'il trouve la vraie inspiration. Nul ne peut penser pour lui, décider pour lui. C'est lui qui fait l'examen, c'est lui qui expérimente tout au long de sa vie, faisant de soi et de sa vie un laboratoire perpétuel.
Le premier moment est décisif : étonnement, doute, incompréhension, angoisse peut-être devant l'énigme du monde et de ma propre existence dans le monde. Que fais-je ici ? Et qu'est ce que ce monde où règnent à la fois la plus grande beauté et l'horreur absolue ? Cette crise est la porte d'entrée dans le philosopher.
Mais on peut reculer et choisir le divertissement dans le jeu, l'action ou le travail. Il faut un redoublement intellectuel et existentiel, par quoi on décide que c'est dans le philosopher qu'il faut travailler la question. On pourrait tout aussi bien choisir la voie de l'art ou de la politique. Choisir la philosophie, c'est le second moment, la décision proprement philosophique par quoi on devient philosophe.
Troisième moment : l'enquête, qui sera brève, avec un résultat définitif (Schopenhauer, Hume) ou longue, avec des crises, des errements, peu importe : une route s'est ouverte, la marche se fait au long des jours et des nuits, jusqu'à ce moment d'assurance, de réassurance, où point la certitude. Laquelle n'est pas un savoir abstrait, mais un voisinage de la vérité. "Je me suis cherché moi-même, je me suis trouvé moi-même". En précisant bien qu'il ne s'agit pas seulement de quelque conquête psychologique, mais d'une vérité singulière qui s'inscrit dans l'universel. C'est en ce sens que l'on a pu dire (Nietzsche) qu'une vraie philosophie est toujours vraie par delà les erreurs ponctuelles de contenu ou d'exposition. Héraclite sera toujours vrai en dépit de ses vues obsolètes sur la configuration céleste.
Ces trois moments définissent un parcours. Sil est bien vrai que l'on se forme au contact d'autrui, on ne peut devenir soi qu'en écoutant son propre Daïmon. C'est en ce sens précis que le philosophe est toujours un autodidacte.