Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
Publicité
LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
Archives
Visiteurs
Depuis la création 1 095 265
6 août 2009

L'ARBITRAIRE selon PYRRHON

Arbitrer c'est juger en tiers face à deux partis qui s'opposent. Cela demande une certaine honnêté, pour le moins, à défaut d'objectivité. Mais à partir de quoi va-t-on départager? Il y a les règles et les conventions. Et puis il y a l'humeur du juge, ses convictions personnelles, et son arbitraire. Dans Homère c'est Zeus qui juge selon sa conscience, mais de fait ce sont avant tout ses humeurs qui décident, entre rage de dominer, vanité, complaisance et forfanterie.

Après Spinoza, Schopenhauer et Freud il est pour le moins inutile de réfuter à nouveaux frais la théorie du libre arbitre. Quelle serait donc cette miraculeuse faculté de vouloir sans motif, sans influence externe, sans préférence affective? Qui ne voit que l'intelligence est au servive de la passion dominante et ne sert qu'à justifier a fortiori ce que le coeur a déjà décidé?

L'arbitral serait le masque de l'arbitraire. Faut-il s'en émouvoir, crier au scandale? Mais qui donc veut que la volonté soit une puissance absolument détachée de tout contexte, libre et souveraine, jaillie d'on ne sait quelle instance supraterrestre, pure de toute compromission et attache? C'est là rêverie de métaphysicien, d'idéaliste impénitent, et de naïf.

Avouons notre indéfectible enracinement passionel. Avouons notre incarnation indéracinable dans le Vouloir et le Désir. Quelle honte y aurait-il à être simplement humain, voire animal, dans notre soif de survivre et de prospérer. "Le désir est l'essence de l'homme".

Dès lors, faute d'authentiques valeurs universelles, de doctrines incontestables, de vérité absolue nous en sommes réduits aux approximations, aux errements de l'intellect, et pour finir à l'Arbitraire.

C'est là la leçon d'Anaxarque et de Pyrrhon. Dans la débâcle universelle du savoir, dans cette incertitude constitutionnelle de nos sens et de notre raison, que pourrions-nous affirmer, nier sans ridicule? "Je ne sais si le miel est doux, mais à moi il me semble doux". "Je ne sais si la terre est ronde ou plate, moi je l'expérimente comme plate. Je ne dirai rien sur la nature des choses, je ne puis ni la sonder ni la connaître, je m'abstiendrai de toute affirmation et de toute négation, m'en remettant pour finir aux évidences, certes infondées, discutables tant que l'on voudra, mais nécessaires à ma survie. Et de même pour tout". C'est dans cette universalisation de la posture (non-posture?) que se reconnaît le pyrrhonisme, pensée ferme, sans concession, seule à rendre "inébranlable" celui qui la pratique.

Et comme il faut bien vivre, survivre, choisir pour vivre, on choisira, non sur la foi des conventions, des règles établies, des valeurs ou des certitudes communes, mais selon l'Arbitraire d'un sujet désenclavé, sans justification, sans fondement, -puisqu'il n'en existe aucun-, et sans garantie d'aucune sorte. Pyrrhon, tantôt élève ses cochons, tantôt laisse ferme et village pour errer dans la campagne, tantôt se fait prêtre d'Hadès, mais ne craint pas davantage de déambuler à l'infini dans les plaines d'Asie, à la suite d'Anaxarque et d'Alexandre. Habillé comme un roi, nu jusqu'au trognon le lendemain, riche et dépenaillé, solitaire et discoureur (inépuisable dans la dialectique selon Diogène Laerce, juqu'à continuer de parler quand tous ses auditeurs l'ont abandonné en cours de débat), agriculteur et fantassin, maître d'école un jour, et l'autre farouche et sauvage, selon l'humeur, dans une direction puis son contraire, toujours avec la conviction d'être, de se paraître, inébranlablement dans la seule voie qui vaille, la sienne.

Nous nous faisons de l'arbitraire une idée contestable. Immédiatement nous le voyons comme caprice, fait du prince, diktat. Mais dans son acception plus ouverte il désigne la gratuité du choix, pour celui qui ne peut croire en aucun des fondements de la connaissance et de l'action. Solitude, et pourtant décision nécessaire. Il faut courir le risque, d'autant que nul ne peut en minorer la gravité. C'est toujours une maximalité éthique. D'où sa grandeur.

Ne rions plus des extravagances de notre philosophe. Les citoyens d'Elis n'ont point répugné à le nommer, avec pension et exemption d'impôts, Grand Prêtre d'Hadès, dieu des morts. Pas plus qu'ils n'ont réchigné à lui éléver une statue après son décès. Il faut croire qu'ils avaient une toute autre idée de l'excellence qu'en nos siècles de tiédeur.

L'arbitraire c'est la liberté éthique de celui qui se sait sans fondement dans le monde. Et qui court le risque, se sachant, s'assumant injustifiable. Royauté de celui qui se sait sans royaume, royaume du sage.

Publicité
Commentaires
R
L'instant dans sa présente clarté ! Plongé dedans, il n'y a ni passé, ni présent, ni future. L'esprit est Un, comme poisson dans l'eau.
Répondre
G
si je vous suis bien vous voulez dire que est bon (et j'ajoute "beau") ce qui surgit de nature, sans ajout artificiel ni interprétation.<br /> "Liberté naturelle de l'esprit"
Répondre
R
Merci de la précision. Le "Tout est Bon", est à comprendre dans le sens de "ce qui est", comme dans ce célèbre haïku de Bashô : <br /> <br /> un vieil étang<br /> une grenouille plonge<br /> le bruit de l’eau<br /> <br /> **<br /> Le qualificatif de "bon" attribué au pur réel hors manifestation. <br /> <br /> Nuance, ici "bon" est attribué à la manifestation dans son déploiement soudain sans traces. Tout comme un oiseau fend le ciel, sans laisser de trace. La trajectoire est parfaite, et le ciel reste tel qu'il est. <br /> <br /> Perfection signifie simplement "factum : ce qui est fait" "per" : jusqu'à son terme.<br /> <br /> Jusqu'à son terme. Bingo. La manifestation se déploie jusqu'à son terme sans fioriture. Tout est parfaitement synchrone. <br /> <br /> Le Tao ne cherchant qu'à déployer sa potentialité jusqu'à disparition si l'on peut dire. Epuisement. Plénitude.
Répondre
G
Merci pour cet admirable commentaire et la beauté de cette citation. La seule réserve que je pourrais énoncer tient dans le qualificatif de "bon" attribué au pur réel hors manifestation. C'est encore trop dire. ce bon ne peut s'entendre, à mon avis, que dans le sens de Spinoza qui par "perfection" entend la même chose que "ce qui est", sa réalité intrinsèque. Perfection signifie simplement "factum : ce qui est fait" "per" : jusqu'à son terme. Le parfait c'est qui existe dans la plénitude de soi, sachant que chaque chose n'est que forme et vacuité, sans substance, impermanente et interdépendante. Gk
Répondre
R
Cet article fait échos aux 6 vers du Vajra :<br /> <br /> Les six vers de Vajra <br /> par Namkhaï Norbu Rimpotché <br /> (traduction extentsive) <br /> <br /> <br /> Bien que les phénomènes apparaissent très divers, <br /> la nature de cette diversité est non duelle <br /> et de toutes choses individuelles <br /> aucune ne peut se ramener à un concept fini. <br /> <br /> Mais chacun, dans son propre état, <br /> est au-delà des limites de l'esprit. <br /> <br /> En évitant le piège de dire : <br /> " C'est comme ceci " ou " c'est comme cela ", <br /> il apparaît clairement que toutes formes manifestées <br /> sont des aspects de l'infini sans forme et, <br /> étant inséparables de lui, sont parfaites en soi. <br /> <br /> Il n'y a aucun concept <br /> qui peut définir l'état " ce qui est " <br /> mais la vision néanmoins se manifeste : tout est bon. <br /> <br /> Voyant que toutes choses <br /> sont parfaites en soi depuis l'origine, <br /> on abandonne la maladie de s'efforcer <br /> sans cesse vers un but <br /> et, demeurant simplement dans l'état naturel non modifié, <br /> la présence de la contemplation non duelle<br /> s'élève spontanément. <br /> <br /> Tout a été déjà accompli, ainsi, <br /> après avoir surmonté la maladie de l'effort,<br /> on se trouve dans l'état auto-perfectionné : <br /> c'est la contemplation.<br /> <br /> **<br /> <br /> Il est clair qu'il y a un principe capital qui gouverne le monde de la forme (des phénomènes, de la manifestation...), c’est l'interdépendance (exple: une plante a besoin du Soleil pour sa photosynthèse...). Ainsi, tout chose est conditionné. Et dire que cette évidence (le bouddhisme dirait, l'Ainsi-Allé, le Ça, le Tel qu'il est...) est loi et absolu, est faire aveu de vérité. Sachant qu'une vie humaine, dans sa brève temporalité, ne suffit souvent pas à briser l'empreinte de l'ego et parvenir à l'éveil. <br /> Par observation, nous pouvons voir que le Logos ne peut saisir ceci, sans penser cela et vis versa. Il est aussi conditionné que son objet. Ce qu'on découvre dans les développements spéculatifs occidentaux, ce sont des tentatives de dépassement du dualisme par des méthodes basées sur le dualisme. Y a t-il fausse route ?! <br /> <br /> Aussi, deuxième point. La civilisation a pour soubassement des Idées dures (ou postulats) qui sont comme des miroirs où viennent s'abreuver les têtes pensantes en charge de l'édification du réel. Ainsi, il y a inévitablement conflit entre les idées proclamées (et mises en écrit dans des Bibles…) et la réalité pratiquée par chacun quotidiennement. La Réalité est pure potentielle dans son indétermination. Dès lors qu’il y a manifestation, donc « sortie » de l’infini sans forme pour reprendre des termes des 6 vajras, il y a dualisme et conditionnement. Toute opinion qui se prétendrait parallèle et force concurrente et libre du réel, ne serait qu’illusion, totalement subjective et relative à un instant donné. Il n’y a pas d’idées sans pères. Non plus d’essence sans existence. L’essence de l’existence serait l'absence d'essence. <br /> <br /> Troisième point. Les phénomènes se manifestent. L’homme y participe, est capable de beauté mais ne peut expliquer pourquoi, c’est ainsi ! Fermons les yeux et ouvrons les, et les choses se manifestent d’une lumière éclaire ! Tout est bon ! <br /> <br /> Autre lumière, autre exemple, cas quotidien… l’on peut ressentir de l’anxiété un instant et passer à une joie profonde à la vue d’un ami un autre instant. Peut-on réellement mesurer la durée qui sépare ces 2 états mentaux ?! L’instant éclair, l’ici et maintenant, vaste milieu. On ne réalise pas. On vit. Une libération naturelle.
Répondre
Newsletter
151 abonnés
Publicité
Derniers commentaires
Publicité
Publicité
Publicité