DU REEL IV : réel et temporalité.
Nos développements nous mènent fatalement à la question du temps. Quel est le temps du réel? Il y a deux manières d'envisager la question. Sur le plan physique, dans l'orbe de la grande Nature universelle, (macrophysique et microphysique) et dans la temporalité vécue du sujet humain (phénoménologie). Sur le premier point je serai très modeste, comme l'était Epicure dans sa Lettre à Ménécée. On peut se placer du point de vue du Tout, donc de l'Aïon, et alors le réel c'est la somme insommables de tous les événements, dans une éternité où les différences se succèdent indéfiniment sans rien ajouter ni retrancher au Tout : principe d'isonomie. Une telle vision nous reste à jamais abstraite, nous pouvons simplement la poser rationnellement comme une nécessité logique et physique. Dans l'orbe de Chronos tout au contraire il y a des "événements" : un rocher se détache de la montagne, une étoile explose ou implose, une galaxie traverse une autre galaxie en bouleversant tous les rapports, la grêle dévaste les champs cultivés, une nouvelle espèce animale fait son apparition, une société jeune et guerrière menace la nôtre. etc. Est événement tout surgissement de nouveauté. En terme d'événement il y a forcément l'avant, le pendant et l'après. D'une certaine manière on ne peut vraiment parler d'avant, car l'avant ne se pense que par rapport à un maintenant. Avant la prise de la bastille il n'existe pas un "avant la prise de la Bastille", mais c'est la prise de la Bastille qui crée de toute pièce un "avant "de la prise : réévaluation de la temporalité, impensable puisque inprévisible avant l'événement. Paradoxalement c'est bien le présent qui crée le passé, ou du moins le modifie dans sa "réalité" signifiante. De la même manière il est à la fois sot et scandaleux de parler de "Présocratiques" si ces grands penseurs, pour avoir le tort irréparable d'être nés avant Socrate, ne pouvaient certes se définir par rapport à lui! Inutile d'en rajouter et d 'ironiser sur le prétendu acte fondateur de la philosophie par le seul Socrate, qui n'est qu'un penseur parmi d'autres. Bref le vrai temps, le temps unique du réel c'est l'événement en lui-même. On pourra subjectivement distinguer entre le temps éminemment favorable du KAIROS ( occasion, occurence inespérée, rencontre miraculeuse : Pyrrhon découvre la personnalité et la pensée d'Anaxarque) et celui du SKANDALON ( obstacle fatal surgi sur les routes du projet, inopportunité ou ruine du désir : Alexandre emporté par une fièvre maligne à Babylone). Mais c'est là déjà parler du temps comme temporalité subjective, un temps vécu, senti, pensé, signifiant pour un sujet dans une histoire d'innombrables et imprévisibles rencontres. Quant à l'après, c'est la trace de l'évènement dans la série indéfinie des nouvelles occurences : trace nulle dans bien des cas, inestimablement féconde dans d'autres. Mais ici il est moins question du réel lui-même que de la disponibilité, la résistance, la mémoire ou le déni du sujet.
En toute rigueur conceptuelle il n' y a qu'un temps du réel, c'est l'événement en tant que tel. Et c'est bien ainsi que les choses semblent se passer dans la nature où règne la combinaison du hasard et de la nécessité : hasard de l'événement, nécessité de ses interactions avec les autres. Hasard et nécessité : deux figures apparemment opposées du même et unique réel. S'il n'y a rien à dire de sérieux de l'avant, qui n'existe pas avant d'exister, il faudra soigneusement distinguer le réel en soi, événement pur, et les "effets de réel" qui peuvent être immenses ou quelconques. Sur le moment, comment savoir, comment évaluer quand toutes les possibilités d'évaluation sont suspendues? Comment aurait-on pu savoir quelles conséquences auraient pour nous l'éruption de l'Etna, ou l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, ou les échecs patents de l'artiste-peintre Adolf Hitler? Faut-il convoquer Pascal, et sa fine remarque sur le nez de Cléopatre? Ou, pour faire plus moderne, de l'abjuration du séminariste Joseph Staline? Certes tout cela est strictement imprévisible avant, mais aussi de conséquence imprévisible après. On peut simplement, dans un "après coup" freudien mesurer hypothétiquement certaines conséquences et reconstruire un semblant de fil explicatif.
De tout cela nous retirons une humiliation supplémentaire de la raison, mais des prétendues illuminations projectives tout autant. Cartomaciens et logiciens se retrouvent ici dans le même abîme d'ignorance, ou banale ou savante. Le réel, c'est décidément ce qui échappe à notre sagacité. Comme disent les Allemands : " Cela, seuls les dieux le savent", prolongeant par là l'ignorance avouée et assumée par les Grecs face à l'énigme. Notre problème, à nous modernes, c'est d'avoir surestimé les pouvoirs de l'intelligence humaine, qui n'est pas rien mais qui n'est pas tout. Faut-il insister, et déplorer les lamentables effets de la technologie planétaire, tout en célébrant les vertus inventives du genre humain? Ici encore c'est le réel qui fera leçon, et non pas non pas nos blâfardes prévisions scientifiques.
Le réel, c'est ce qui nous ramène du rêve... au réel! Même le fameux principre de réalité de Freud manque à nous en instruire, puisque le principe de réalité n'est jamais qu'un remaniement adapté du principe de plaisir. Avec le réel nous avons affaire à tout autre chose, qui n'est ni mystique, ni religieux, ni métaphysique. Tout au contraire c'est la vertu du principe "physique" par excellence, c'est à dire la loi des combinaisons infinies des atomes dans le vide. Et nous revoilà chez Epicure.