UN TRAGIQUE MODERNE : philothérapie
Approdondissons. La théorie freudienne puis lacanienne, et leur pratique correspondante, ont creusé jusquà l'absurde le fossé entre l'individu et tous les éléments d'attache qui pouvaient le situer dans un univers sensé. D'une certaine manière cela correspond à un souci thérapeutique légitime : le patient souffre d'avoir été élevé autoritairement dans une église qu'il n' a pas choisie, dans une culture, une tradition, des rites, des coutumes, des usages qui lui ont été tous plus ou moins directement imposés. Il n' a pas choisi ses parents, ni sa langue, ni les écoles qu'il fréquente, ni les enseignements, ni les principes moraux et sociaux, et à peine sait-il qui il est, si toutefois une telle question a pu mûrir dans son esprit. On a adécidé pour lui. Théoriquement il peut se rebeller, contester, changer de route. Mais cela reste théorique car l'inconscient s'est déjà construit selon des structures quasi indéracinables, avec ses fantasmes fondateurs, ses obligations morales, sa culpabilité et ses scénarios de répétition. Il est donc évident qu'il n'est d'autre solution que de déconstruire cet édifice si le sujet espère accéder quelque jour à une authentique possibilité de choix, au moins relatif.
Lacan n'hésite pas une seconde à déclarer, avec une franchise étonnante, que le sujet, s'il veut accéder à son désir, doit en passer par une sorte de "destitution subjective", de "désêtre", voir de suicide psychique, seulà même de permettre une reconstruction véridique. Mais, outre que la plupart des patients se gardent bien d'aller jusque là, ceux qui y parviennent, s'ils s'en tirent, c'est avec des trous béants, des blessures quasi inguérissables ou des affections psychosomatiques. Bref c'est trop incertain, et trop cher payé. Il y a quelque chose qui ne va pas dans cette conception et pratique de la psychanalyse. J'en suis, pour ma part, un assez lamentable exemple, et malheureusement pas le seul.
Guidé par un secret mais efficace bon sens paysan j'ai envoyé promener toute cette liturgie macabre pour me tourner vers l'approche jungienne de l'analyse. On en dira ce qu'on veut, mais le fait est que je suis en voie de guérison. Que les lacaniens ricanent sur la prétendue fantaisie mythologique des jungiens, les faits sont là : eux me conduisaient au suicide, maintenant j'ai envie de vivre.
A quoi tient la différence? Les freudiens n'ont une pratique sérieuse que des névroses, en suivant Freud lui-même. (Il ya bien sûr des exceptions, je décris une généralité, rien de plus). Or il est vrai que le traitement des névroses repose essentiellement sur une pratique intelligente de la frustration : transfert, mais abstinence sexuelle, découverte des désirs mais interdiction absolue de passage à l'acte, dans le cadre de la cure j'entends bien. Déconstruction des refoulements et formations réctionnelles, traversée du fantasme.Tout cela est légitime et possible à la condition expresse qu'il ne s'agisse que dune névrose, et non d'une pathologie narcissique, dans laquelle ces pratiques sont absolument désastreuses, puisqu'elles vont priver le malheureux patient du peu de structure dont il dispose encore. Le drame c'est qu'aujourd'hui les pathologies narcissiques sont de plus en plus abondantes, courantes, banales et récurrentes au point qu'on peut se demander s'in existe encore des névrosés par les temps qui courent! Imaginez les dégâts "thérapeutiques". Privés du sentiment d'appartenance cosmique (voir mon article sur le tragique) , plutôt découragés de croire en un Dieu consolateur, justicier et bienfaisant, délivrés des chaînes et entraves familiales et traditionnelles, sceptiques sur tout et dégoûtés de tout, que vont devenir ces épaves psychiques sinon des errants, des dépressifs chroniques, des isolés incapables d'amour, des SDF de la Psyché. Quelques uns se trouveront une autre religion ou idéologie de substitution, les autres croupiront dans l'attente d'un partenaire introuvable, et soigneront interminablment et inutilement leurs symptômes somatopsychiques! Si vous croyez que j'en rajoute pour faire littéraire lisez André Green, Bergeret, Joyce Mac Dougall et les psychosomaticiens,vous verrez que aa situation est vraiment alarmante.
Alors? Eh bien s'il est un point sur lequel Lacan a raison c'est que le sujet seul est une abstraction logique, que tout désir est articulé au désir d'un autre, et qu'en toute rigueur chercher un fondement absolu au sujet c'est découvrir son inanité. On retrouve l'enseignement de Bouddha : cherchez le moi vous ne trouverez rien de substantiel, de constant, de ferme et d'assuré, rien en tout cas quiressemblerait à quelque "ame" impérissable, fondement absolu de la personne. Nous sommes tous des agrégats de matière atomique, de molécuels, de sang et de fibre, d'humeurs et de sentiments, de mouvements psychiques conscients ou inconscients etc. Dans mes écrits j' ai expliqué que le sujet est à la fois zéro et un : zéro si je cherche une substance à la manière des chrétiens et de la plupart des penseurs d'Occident(Platon, Socrate, Aristote, Descartes etc) et "un" dans le sens d'une série : un plus un plus un, des singularités différentielles comme sont les arbres de nos forêts, tous semblables et tous radicalement uniques.
Il en résulte nécessairement que le sujet ne peut se sustenter et se développer que dans un environnement qului donne une peau, une enveloppe, une chair, une relation, un rapport à autre chose que soi. Les Chrétiens disiaent que Dieu est ce fondement absolu, d'où découlent l'existence , la vérité et le rapport au prochain. Les hommes de nos sociétés cherchent désespérement cette relation dans l'autre : la femme, l'ami, le patron, le syndicat, le club de chasse, la dernière star etc. Mais comme ce denier fait la même chose, où est le référent? Il n' y a plus que des référents qui réfèrent à d'autres référents aussi peu référentiels que vous même. Le roi est nu, donc il n' y a plus de roi, rien que des roitelets, ou mieux encore des fous du roitelet, fou lui-même à la recherche d'un roi qui lui donnerait consistance. C'est ainsi que marche la publicité, le magazine, le journal télé, le spectacle, le divertissement : rien qu'une sinistre, affligeante comédie sans acteurs, où, comme le disait excellement Heidegger : "chacun est un autre et nul n'est n'est soi-même"
Voilà le tragique moderne : atomisation sociale, individualisme pathologique, solitude irrémédiable, sensation d'abandon, de vide et de délaissement absolu, absence totale de perspective signifiante,terreur du jugement d'atrui, conformisme généralisésous prétexte d'originalité et au total misère mataphysique sans doute unique dans toute l'histore de l'humanité.
Il faut un fondement pour le sujet. Non une paresseues assise pour y dormir en paix. Non une consolation frauduleuse et sectaire. Non une idéologie pour pauvres d'esprit. Il faut revendiquer haut et fort la valeur du travail accompli, la lucidité extraordinaire que l'homme moderne a conquise sur sa destinée., mais non au prix d'une dépressivité inguérissable. Ma proposition est toujours encore la même : il faut sortir de l'individualisme mercantile et bourgeois. Il faut se tourner vers la profondeur de soi pour rédécouvrir ses racines terriennes, renouer par la conscience réfléchie notre rapport vivant à la vie planétaire. "Raisonnable et humain "écrit Axel Kahn. Il n' y a pas d'humanité possible en dehors de la vie universelle, hors de la planète terre et notre raison de vivre et de lutter est de nous hisser à la hauteur des enjeux planétiques. C'est cela prendre la mesure du tragique. C'est cela la forme inédite du tragique moderne. GK