POESIE 5 / POESIE TRAVERSIERE (Version remaniée)
POESIE TRAVERSIERE
PRELUDE
O flûte traversière
Qui donc pourrait savoir
A vibrer de tes trilles de ruisseau et d’oiseau
D’où tu viens, où tu vas,
Toi souveraine de nulle part
J’essaie de te suivre, ô reine, en ton décours
En vain
- Déjà, et de toujours
Ailleurs
Tu inventes ton propre cours.
LIVRE UN - DIFFICILE PASSAGE
1
Hasard, père des pensées fortes
Des rencontres d’amour et de guerre
Au bord du gouffre
L’écart,
Arc vibrant et fier.
2
L’infini
Printemps parmi les dieux
L’aube, et le cœur démuni
Si nous parlions tous deux ?
3
Je me suis réveillé dans Mozart. La flûte chantait toujours
Au milieu du matin. Je vécus l’embarras terrible de vivre.
Que faire ? Tous les chemins se rejoignent dans le vertige
Des désirs qui s’annulent.
J’envie le vagabond, le juif errant, le noctambule écartelé !
Et l’enfer même, pourvu qu’il monte !
4
Elire domicile dans l’errance
Brûler le jour.
La nuit viendra, tiède et facile
Pour ramasser tous ces instants épars
Dans un unique corps.
5
Prends garde aux mots, chacun
Est une enveloppe, et si
Tu l’ouvres d’un coup sec
Il éclate, et tu ne peux longtemps tenir
L’éclair de la fracture.
O Joie ! qui te mériterait ? Toi la pure
Extrémité, lorsque s’épuisent
Et notre angoisse et nos désirs.
6
Suivre le vol de la mouette sur le fleuve
Abandonner toute pensée
L’éphémère est la souffrance du cœur
Qui s’attache et qui veut la durée
Suivre le vol de la mouette sur le fleuve
Laisser périr toute pensée.
7
à Jérôme Bosch
Dans une autre vie, certes,
En remontant le grand fleuve
J’étais Akhenaton ou pêcheur de morue
Guerrier, dragueur, épileptique
Je ne m’en souviens plus.
Mais j’y étais, j’en suis bien sûr, depuis toujours
Et j’y serai dans trois cent vingt mille ans
Toujours joyeux, toujours vivant !
Enfant, je croyais qu’on pouvait descendre
Dans le mystère des fontaines
Fouiller les couches souterraines
Et dans la fange et dans la cendre
Retrouver l’anneau d’or de la reine.
Mais la légende a fermé ses portiques
Et l’univers se tait.
Seule la chouette mystique
Connaît le grand secret.
8
Hommages à Fernand Léger
I
Si c’est pour retrouver
L’antique canonique
Adressez-vous aux morts !
Le soleil trace un faisceau écarlate
Sur le marbre du jour
Et les arbres à l’entour
Font une douce cantate
Je suis ivre dans le vertige d’été
Les fleurs marchent dans le pré.
II
« Sur un grand mur de pierre
Faire éclater la plus haute puissance
Fleur d’univers »
Ah tes mosaïques en plein ciel
Tes couleurs oriflammes
Tes cithares, perroquets, jardins, bosquets
Emeraudes, cavernes, talismans hiératiques
Tes contre-ut suspendus en plein vol !
Entre tes mains
Tout est simplicité,
Dans ton regard
Les dix milliards de gouttes des fontaines
Dessinent jaillissantes la gerbe
Offerte à la Beauté.
9
Léger comme un coup de pinceau
Ne rien tenir
Passer comme l’eau
10
De l’autre
Berge, suis le fil de roseaux
Jusqu’à la plaine nôtre
Ebouriffée d’oiseaux.
11
Comment me dépouiller de l’amour, l’amour - roi,
Vertige d’être seul dans les vignes,
Sans soleil, sans lune pour faire signe,
Et l’argile spongieux au fond de moi ?
12
Mon cœur s’envole à l’est, vers cette Europe
Plus vraie que nous, berceau des lentes gestations,
Du devenir-poète au long du sinueux Danube,
Pays que je ne connais pas, que je désire
Serrer de mille bras !
Danube, j’arpenterai tes rives grises
Tête sonnant de musique et de cris
Tête sonnant, salves, fusées,
Mille mitrailles de mots pulvérisés
Jusqu’à l’ivresse, ah l’ivresse et l’orgie !
Jusquà l'oubli !
13
Suivre le vol de la mouette sur le fleuve
Qui remonte la plaine et puis s’en va
Alors je vois le premier jour du monde !
L’éphémère est la souffrance du cœur
Qui s’attache et qui veut la durée
Mais tout s’en va et tout se renouvelle
Attentif au mélange
Je contemple la vie qui fait la mort
La mort qui fait la vie.
14
Butée
Sur les deux socles de granit
L’arche
Entre deux bords
Dessine son croissant de lune
Entre la clef de sol et le point d’orgue
Tracer l’arche sonore
Qui va et qui revient.
15
J’aurais voulu savoir
L’origine et la fin.
Tout glisse entre les doigts.
Une rosée, une buée,
Quelques mots nés de l'effroi.
16
En lieu et place
De la chose perdue
Les lettres du poème.
Cela peut-il suffire ?
Rien ne suffit jamais, disent-ils.
Cela suffit.