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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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8 juin 2007

Chapitre deux DE LA DESISTENCE (Phie du Borderline)

RE DEUX

 

DE LA DESISTENCE

 

 

 

.

 

 

I

 

 

 

 

 

Ce monde est une porcherie. Que faire ? Résister, ou se désister ? Quoi d’autre encore ? Il faut bien choisir, cela ne peut attendre davantage.

 

Le héros par excellence, chez les Grecs d’avant le Christianisme, c’est Héraklès, figure tutélaire du peuple, mais des philosophes aussi, et des princes. Héraklès le vaillant, le bienfaisant, l’auteur fameux des douze travaux qui libèrent le monde. Et c’est Héraklès qu’invoque Diogène comme exemple, et Epicure, et Lucrèce encore qui compare Epicure à Héraklès et l’invoque comme modèle des philosophes et des poètes.

 

Héraklès ne se contente pas de résister au mal. Il le combat bec et ongles, à coup de massue, du glaive et de la lance. Il est infatigable, il ne doute pas de sa mission, il sait que de sa lumière il repousse les ténèbres en faveur d‘ un cosmos ordonné, harmonique et habitable. Héros de l’entreprise philosophique il incarne à jamais la puissance de la raison ordonnatrice et de la mesure. Mais que peut la philosophie en ces temps d’obscurité planétaire et de barbarie ?

 

Nous sommes les orphelins d’un monde brisé. Et tels Diogène dans l’absurdité d’une cité noyée dans le plus vaste empire, nous n’avons ni centre, ni patrie, et comme lui nous errons par les rues de la ville, lanterne à la main, vociférant et aboyant, absurdes, grandiloquents et pitoyables au milieu de l’indifférence générale. Héraklès n’est plus qu’une référence culturelle, une image pieuse, une idole défraîchie, comme l’est sans doute Bouddha pour les Orientaux. Nous sentons bien que cette noble attitude de combat, cet héroïsme de l’individu créateur n’est pas à la hauteur de la situation. Le cynisme philosophique, comme d’ailleurs l’épicurisme et toutes les belles sagesses du passé sont sans aucune emprise sur le monde qui se défait sous nos yeux. On veut rapiécer une âme malade avec des  recettes de grand mère, soigner le choléra à coup de tisanes, replâtrer le morcellement général avec des bouts de scotch. Cela ne marche pas. Aucune idéologie, aucune philosophie du passé, aucune doctrine existante n’est à la mesure des temps qui s’annoncent. Aussi les plus lucides d’entre nous vivent-ils dans une authentique détresse.

 

Je vois venir d’effroyables cataclysmes et je ne sais s’il faut pleurer ou s’en réjouir. Notre civilisation s’en va à vau-l’eau, comme un seau percé, et tout autour de puissants fauves déchaînés s’exaspèrent à accélérer notre chute. Que reste-t-il de notre passé qui mérite d’être sauvé ? Notre présent exsude l’angoisse et le doute. Quant à l’avenir, il n’est qu’attente anxieuse et sentiment de l’irréversible naufrage. Nous avons raté la grande mission civilisatrice de l’Occident, nous nous sommes suicidés dans des guerres tribales absurdes, naufragés dans la passion immodérée des richesses. Le reste du monde se réjouit de notre déclin et prépare une sanglante revanche, d’autant plus inquiétante qu’elle risque fort de détruire, avec les tares et les vices inhérents à notre mode de vie, ce qui méritait d’être sauvé et développé. Science, art et philosophie risquent de sombrer dans la nuit d’un nouveau moyen âge, plus dangereux que tous ceux qui l’ont précédé, plus obscurantiste et totalitaire que jamais, muni de surcroît de ces armes terrifiantes que nous avons inventées pour nous protéger, qui sont parfaitement inadaptées aux conflits qui se préparent, et qui, déjà, se retournent contre nous.

 

A nouveau je me sens dans la peau d’un Romain du bas empire qui voit s’effondrer autour de lui tout ce qui faisait le charme et la valeur de la vie, la volupté innocente, l’amour de la Beauté, le culte de la Vérité, le sens du désintéressement, la noblesse éthique et la liberté. Sentiment d’un déclin sans recours, d’une déliquescence fatale, automne de la culture. On m’objectera que l’humanité a traversé plusieurs fois de tels cycles catastrophiques, et qu’à chaque fois un âge nouveau a succédé à l’ancien, que le deuil n’est pas de mise face à l’avenir, que c’est faire preuve d’étroitesse d’esprit que de s’accrocher de la sorte à un état présent de la civilisation. Je veux bien. Mais je ne suis pas sûr que l’humanité progresse d’un cycle à l’autre, et que les indéniables avancées scientifiques et techniques suffisent à cacher les pertes irréparables que nous avons subies dans d’autres domaines de la culture. Je serais volontiers épicurien sur ce point, estimant que l’essentiel n’est pas dans les biens, mais dans le Souverain Bien. Et qu’en outre c’est une loi très générale que l’équilibre défait d’un côté se compense mécaniquement de l’autre. En un mot, il n’ y a  pas de progrès, mais des remaniements locaux dans une homéostasie globale. Un monde relativement équilibré est un moindre mal. Vouloir mieux et plus c’est se préparer des revers redoutables. Les Grecs, et Héraklès tout le premier, ne voulaient nullement engendrer un autre monde, mais corriger si possible les excès de celui-ci pour rétablir au mieux la juste mesure. Non des révolutions, dont on voit depuis les effets, mais des corrections, des agencements réparateurs selon l’esprit de la loi universelle. Non un progrès hyperbolique mais une harmonie musicale.

 

 

 

 

 

II

 

 

 

 

 

Un ami, qui m’a soutenu dans mes épreuves, et que j’ai moi-même pu aider à l’occasion, se moquera volontiers de ces considérations, trop modérées et réactionnaires à son goût. Lui-même se définit fort justement comme un  « résistant » politique face à ce monde gangrené. Je ne sais si j’aurais cette capacité-là. Je sens en moi-même je ne sais quelle faiblesse fatale qui me fait désespérer de la vie et tendre à la mort. Plus exactement je veux bien vivre, mais pas à n’importe quelle condition, estimant que l’héroïsme est un peu ridicule chez quelqu’un qui ne vénère aucun absolu et qui ne connaît aucune raison expresse de vivre. Je ne considère pas honteux de se laisser mourir en cas de maladie grave, et si je souffrais du cancer je ne crois pas que je chercherais à tout prix à prolonger d’inutiles souffrances dans l’espoir absurde d’une impossible guérison. De même, serais-je enfermé contre mon gré, si aucun espoir de libération ne se profile, j’opterais vraisemblablement pour une forme ou une autre de suicide. Vivre n’est pas un bien en soi, ne pas être n’est pas un mal, et c’est faire preuve d’une étrange immodestie que de s’estimer nécessaire à l’ordre du monde. Cela dit, ne jurons pas trop vite. L’instinct de vie est en général si fort qu’il emporte toutes les objections et fait vivre celui-là même qui disait haïr la vie. Aussi ne veux-je point ici prophétiser ou diatriber.

 

De fait je balance entre deux attitudes. D’une part je comprends et approuve la position de résistance face à la détestable évolution de notre monde. Mais résister comment, et avec quelle visée quand toutes les théories et applications pratiques ont lamentablement échoué ? J’ai fait autrefois de la politique, je m’étais engagé, j’ai milité, j’ai vite compris l’inanité absolue de tous ces efforts. Et aujourd’hui la situation me semble infiniment plus complexe et plus difficile, et toute résistance assez pauvre et dérisoire face aux enjeux colossaux de notre actualité. Jamais sans doute l’individu ne s’est-il trouvé si misérable face à l’étendue des problèmes, aussi démuni, aussi pitoyable, absolument sans pouvoir, sans recours face au bordel mondial. Et qu’on ne nous bassine pas avec cette belle liberté du droit de vote, indispensable certes, et précieuse, mais bien dérisoire aussi dans l’immensité du monde habité ! Résister certes, il faut résister, et rejoindre tous les mouvements de contestation active, mais attention à ne pas tomber dans un manichéisme primaire. Car enfin, quel monde voulons-nous ? Résister certes, là dessus un accord est possible, mais pour construire quoi ?

 

Mon autre tentation, c’est de me désister. Se désister, c’est quitter une fonction ou un poste qu’on avait occupé jusqu’ici, renoncer à un emploi,  laisser place vide pour un éventuel successeur. Cette action peut être courageuse, quand il s’agit de rester fidèle à soi-même, de dénoncer l’hypocrisie d’une position officielle devenue subjectivement intenable. Elle est souvent signe de faiblesse ou de lâcheté, de facilité et de découragement. L’ancienne langue française utilisait le verbe avec un complément d’objet, et non sur le mode réfléchi comme nous faisons aujourd’hui. Nous disons : je me désiste. A l’époque de Corneille on disait, sans doute plus justement : je désiste cette fonction. Ce qui donnait à l’expression un sens plus actif, plus résolu, plus assumé. Ce n’est pas moi que je retire, c’est la place ou la fonction que je mets hors de moi, que je rejette comme un poids mort. Processus expulsif, et non retrait honteux ou prudent. Eh bien, ce monde auquel j’appartiens, je le désiste, à la manière dont Diogène refusait les fausses valeurs, et « produisait de la fausse monnaie ». Le résistant est toujours là, quelque part aux bords de la cité, ou caché dans le maquis, prêt à intervenir, prêt à faire parler la poudre, avant de disparaître dans les fourrés. Le résistant fait encore partie du monde qu’il condamne, car dans ce monde il a su identifier son ennemi, qui est l’ennemi du peuple. Aussi peut-il compter sur des complices, et sur la compréhension d’une grande part de la population. Ainsi de Robin des Bois et d’autres héros légendaires. Mais désister c’est autre chose, dans le sens actif du terme, c’est rejeter le tout, c’est rompre sans appel, sans retour, c’est écarter, reléguer, expectorer, expulser. Socrate était un résistant. Mais Diogène est-il encore un résistant, ou bien n’incarne-t-il pas quelque nouvelle figure du rejet absolu, de la dérision sans exception, de la condamnation sans appel ? Voyez-le fulminer, roter, péter, aboyer, mordre, vilipender, vociférer, sans égard ni pour le prêtre, ni pour le roi ? A ses yeux que peut-il rester d’un monde sensé quand il dénonce toutes les valeurs, toutes les lois, toutes les coutumes, tous les usages, et la civilité même, et la bienséance, et les interdits, et les fondements infrangibles de la cité ? Rupture absolue : le monde de Diogène n’est pas le monde existant, son monde est celui de la Nature inviolée, divine et éternelle. Et ce qu’il désiste c’est très précisément ce que les autres appellent pompeusement la réalité. De nos jours Diogène ne trouverait asile qu’à l’asile.

 

Tout cela ne va pas sans évoquer la position mystique. Le mystique expulse le monde et construit un autre monde. Aussi passe-t-il volontiers pour un délirant. Mais peut-être est il le seul à ne pas délirer. Voir à ce sujet le bel ouvrage où Hippocrate, convoqué par les Abdéritains qui se plaignaient de la démence de Démocrite, déclare après enquête que les vrais fous sont les Abdéritains eux-mêmes, incapables de reconnaître le génie de leur concitoyen Démocrite, seul véritable bien portant de la ville.

 

Pour clarifier je distinguerai la résistance, analysée plus haut, du désistement. Mais ce terme à son tour doit être clarifié, quitte à bousculer l’usage de la langue. J’appellerai désistement l’acte qui consiste à se désister, à se retirer, donc à agir sur soi sur le mode du retrait volontaire ou consenti. Et je proposerai le terme de Désistance pour signifier une tout autre position, celle d’un sujet actif qui rejette délibérément, librement, souverainement ce qu’il estime dégradant, inepte, abject, ignoble, ou tout simplement indigne d’attention et de considération. Bref ce qui est sans valeur à ses yeux.

 

De ce point de vue Diogène est peut-être le premier Désistant de notre civilisation, suivi, avec des nuances importantes, par Pyrrhon et ses successeurs. Mais chez Pyrrhon la désistance prend une allure toute nouvelle, sans hargne ni agressivité. Cet homme a pris la mesure de la démesure, il n’aboie plus, ne cingle plus, il lui suffit de vivre paisiblement dans la belle in-différence de la surface absolue, sans trouble ni crainte ni désir, et pour le reste de faire semblant d’exister parmi les hommes. En quoi il est sans doute supérieur à Diogène lui-même, d’avoir compris qu’il est vain de combattre les ombres puisque les ombres sont le revers obligé de la lumière.

 

 

 

 

 

III

 

 

 

 

 

Voilà des années que je cherche désespérément, à travers orages et bourrasques, à définir une juste position subjective. Face à la complexité effarante des choses et des réalités sociales ou politiques, comment trouver pour le sujet cette place à la fois mobile, ferme et dynamique qui lui permettra de se tenir fièrement sur ses jambes, assuré de soi dans la branloire du monde. Depuis quelques jours une petite lueur se profile à l’orient de ma géographie mentale. Espérons que ce soient les prémices d’une aurore.

 

J’ai tant tâtonné,  je me suis si souvent trompé, que j’ose à peine avoir le front de proposer encore une esquisse de solution. Mais qu’y faire ? C’est une espèce de démon intérieur, fort peu socratique en vérité, mais plutôt dionysien, s’il n’est tout simplement « herculéen », qui ne me lâche jamais longtemps et me contraint sans répit à revenir à la charge malgré les échecs répétés et les découragements inévitables. C’est ma forme d’héroïsme à moi, la seule dont je sois capable, et qui me justifie quelque peu à mes propres yeux. C’est peu de chose, mais je puis m’en passer durablement, sauf à consentir au statut de la pierre. Aussi, trêve de tergiversations, risquons-nous, et tant pis pour le ridicule.

 

Il faut soigneusement distinguer les plans de réflexion avant de les articuler. Je partirai donc de ce qui est mon inébranlable conviction métaphysique, gagnée au prix de dures luttes, et dont je n’imagine pas un instant pouvoir me départir. C’est pour moi une certitude indéracinable, fruit d’une très longue expérience, d’une très longue méditation, et qui nourrit ma conviction intime comme la douce lumière dorée de la bougie.

 

J’ai appelé « Surface Absolue » ce plan de l’immanence du réel, où toute chose est ce qu’elle est, ne pouvant être autre que ce qu’elle est. Plan de la nécessité universelle, éternelle et inaccessible. On n’en peut parler que sur le mode intuitif et poétique, mystique si l’on veut, à la manière des anciens sages de la Grèce, des bouddhistes, ou de Pyrrhon. Plan immanent et indifférencié des phénomènes, des processus innombrables, des mouvements et des relations. Bref, le Réel à l’état pur. Je conçois ce réel à la manière de Bouddha : pas d’Etre immobile et stable, pas de substances indépendantes, autonomes et séparées les unes des autres, pas de permanence d’aucune sorte. Retour aux trois vérités de base :

 

 

Tout ce qui apparaît n’a pas de substance

 

Tout ce qui apparaît n’a pas de soi

 

Tout ce qui apparaît est relatif, interdépendant,  éternellement soumis au changement.

 

 

J’ai proposé le terme de « chose » pour qualifier ces processus, dans l’esprit des anciens qui, comme Lucrèce parlent très généralement de la « nature des choses », désignant par là ce minimum pensable qui permettrait de désigner très inadéquatement « ce qui se passe », aussi bien les processus cosmiques, stellaires, physiques, chimiques, sociaux, émotionnels et psychiques. Au niveau métaphysique ces distinctions ordinaires, légitimes et nécessaires dans leur domaine propre, n’ont plus de valeur, puisqu’il s’agit de penser, a minima, ces « res », ces « quelque chose » qui se produisent sans répit dans le tourbillon universel.

 

De ces « choses » nous ne savons rien, et ne saurons jamais rien, si nous admettons, comme je le fais, après Montaigne, que nous n’avons aucune communication à l’Etre, à jamais séparés par la conscience de ce fond sans fond dont nous sommes issus, éloignés à jamais, irréparablement disjoints de notre origine. C’est l’ex-sistence, cette séparation originelle qui nous a jetés dans le vertige du temps, la conscience du morcellement, l’émiettement, la successivité, et donc la finitude. Pas de retour possible, sauf peut-être sur le mode ironique et hallucinatoire de la psychose. Voie bouchée. Il faut en prendre acte. L’origine est perdue, l’éternité inaccessible, l’Etre une chimère. Nous sommes les enfants de l’éloignement du divin et de la perte du sens.

 

D’aucuns, jetés sans recours dans la tourbe du monde, prendront soin d’ oublier cette part perdue, de se détourner et de refouler, absorbés dans les travaux du jour et les illusions de la vie collective. C’est d’ailleurs la voie « normale ». D’autre voudront rejoindre le fond originel, et se jetteront dans le cratère fumant de quelque Etna mythologique ou psychédélique. Je pense que ces deux solutions sont mauvaises. Le vrai sage est celui qui se souvient de l’origine, qui laisse en son âme ouverte la marque de la séparation, et par là conserve l’accès douloureux et mystique à la vérité. Il est bien dans ce monde, social et politique, et interhumain, mais il est aussi en souffrance de l’origine, cultivant en son cœur les fleurs immortelles de l’immanence. Il est en équilibre, ou en déséquilibre, entre deux mondes. Ce qui fait qu’il boîte souvent, qu’il tombe souvent, et parfois dans un trou comme Thalès moqué par quelque fille de Thrace, mais aussi qu’il est infiniment plus riche, avisé, véridique que le commun. Il tient les deux bouts de la chaîne. Par la gauche, par le côté yin de son être, il continue à se souvenir, il cultive la relation impossible avec l’immanence. Il sait qu’il est chose comme les choses, mêlé à l’éternelle valse de la totalité, soumis aux lois de la totalité, indissociable de la totalité, comme une goutte d’eau dans l’immense grondement de la mer. Il le sait, il l’expérimente, il le vit comme sa vérité indépassable. Il n’en est pas moins radicalement coupé par la conscience, jeté dans l’ex-sistence, et condamné à assumer la distance infinie.

 

Paradoxe d’un sujet qui se découvre « éteint » dans la totalité universelle, aboli et identifié à la non-différence absolue, et d’autre part, posé comme singularité unique, comme existence incontestable, dans l’ordre symbolique et social. Sujet » zéro », pure vacuité dans la vacuité universelle, et sujet « un », non pas unaire ou unifié, mais un parmi des milliards, selon l’ordre symbolique.

 

C’est en ce point précis que nous pouvons définir l’originalité de la position éthique. Diogène par exemple se réfère perpétuellement à la « nature » pour condamner la loi conventionnelle, à Zeus pour ridiculiser Alexandre. Il expérimente dans son être la violence de la coupure ontologique, il souffre de la distance absolue, et dans une sorte de fureur herculéenne, il vomit ce monde d’apparences, de fausse monnaie, de lâchetés sociales, cet agglomérat de larves et d’esclaves. Il témoigne souverainement d’une position éthique inébranlable : l’homme véritable n’appartient pas à ce monde de cloportes distingués, de pleutres enfarinés. Il se tient droit sous le soleil du Zeus éternel, garant de la vraie justice et de la véritable vertu. Il désiste le monde conventionnel, affirme sans ambages la présence des vraies valeurs dans sa conduite exemplaire. Il est le médiateur vivant et inspiré de la vérité parmi les hommes. Mystique profane et échevelé, il incarne le monde refoulé, mieux, il le présentifie et l’expose. Et avec tant de sincérité que nul, pas même Alexandre, le tout-puissant Alexandre, n’ose l’interpeller.

 

Plus subtile encore la position de Pyrrhon. Ici le sage se fait discret, mais tout aussi inébranlable. Pyrrhon n’oppose plus rien à la vanité des apparences. Même la nature n’est plus invoquée comme contrepoint à la convention, à la loi et aux mœurs régnantes. Dire la nature, c’est trop dire. Aucun terme ne convient pour désigner cette surface silencieuse des apparences et des processus dont tout procède. « In-différentes sont les choses, inconnaissables, immaîtrisables, indécidables. Rien n’est plus ceci que cela. » Fin du savoir et du langage. Renoncement total. Mais cela n’autorise nullement à conclure que le sage se détourne définitivement de la Surface. Il renonce à en parler, sachant l’inadéquation indépassable du langage à la chose. D’où l’ « apathie, l’adiaphorie, l’aphasie » dont on ne dira

 

jamais assez que ce ne sont pas des notions négatives au sens habituel. Simplement le sage a pris la mesure du réel. Il sait qu’il ne peut plus rien opposer de substantiel aux croyances sans retomber dans le jeu des croyances. Il n’enseignera rien, puisque tout ce qui peut s’enseigner est opinion, vent et poussière de vent. Il se taira, mais abondamment si l’on peut dire, parlant beaucoup, sans affirmer jamais, sans nier jamais, mais court-circuitant et torpillant tout discours qui se croit vrai, pour ne laisser subsister que cette distance béante, cette vacuité problématique qui ruine tout discours, ouvre grande la brèche d’un incommensurable désir !

 

J’aime cette position miraculeuse, acrobatique, vertigineuse du sage. Comme disaient les Anciens du Mahayana : en quarante années d’enseignement le Bienheureux n’a jamais rien enseigné, aussi est-il le véritable enseignant. De même pour Pyrrhon.

 

Pour saisir complètement la position de Pyrrhon il faut ajouter ceci : la non-différence se traduira en indifférence pratique. Toutes choses étant égales par ailleurs, pourquoi choisir ceci plutôt que cela ? D’où le principe du non-choix, que d’aucuns ont compris comme pur opportunisme, facilité et paresse morale, voire veulerie et quiétisme. Il est vrai que Pyrrhon estimait, après Démocrite, que tout dans le monde des hommes est convention. Convention que le juste, convention que l’injuste. Alors, que penser ?

 

Je suivrai Pyrrhon sur un point. Sa métaphysique se double effectivement d’une éthique. Il tient les deux bouts de la chaîne. D’un côté la vive conscience de la surface, et le savoir absolu de son inaccessibilité. De l’autre le souci de définir une attitude pratique qui soit en continuité avec son intuition métaphysique. Pyrrhon est un authentique sage, quoi que l’on ait pu en penser et en dire. Son éthique est toute baignée de la lumière intuitive, et en marque résolument le tranchant incomparable. A sa manière il désiste le monde, cette écume de vanité bruyante et brillante. Mais il ne luttera pas « contre »- estimant à tort ou à raison que c’est une manière subtile d’éterniser le malheur par reproduction automatique des conflits. Il veut se situer autrement, et cet « autrement » c’est l’ironie, c’est l’humour, c’est le torpillage méthodique du dire, pour éveiller à la conscience de l’infini. Son éthique ne peut se comprendre que comme chemin d’éveil, itinéraire initiatique. Le reste est bavardage.

 

Pour moi, si je crois très bien comprendre cette position, je ne suis pas sûr de devoir la suivre. Je la suivrai dans le cadre de la démarche et de la discussion philosophique, avec des gens capables et désireux de vérité. Mais avec la canaille, c’est autre chose, hélas. Soyons réalistes. Et avec Spinoza reconnaissons que seule la force et la nécessité peuvent contraindre l’insensé à la raison, et encore ! Notre monde est peuplé de crétins plus abondamment que de sages. D’où ce choix éthique, à affiner. Avec les philosophes, ou susceptibles de le devenir, soyons résolument pyrrhoniens. Avec les autres, remettons-nous en au principe du préférable : le juste, même imparfait, vaut mieux que l’injuste, même si dans l’absolu nous savons parfaitement que ce ne sont là que des notations commodes, ou comme dirait Démocrite, des conventions. La société en effet ne peut se soutenir que de conventions. La vérité ne concerne que l’homme solitaire qui voue son destin à la vérité.

 

 

 

 

 

IV

 

 

 

 

 

Mais enfin, dira quelque esprit chagrin, pourquoi tant se soucier de la Surface Absolue si nous sommes de toute nécessité condamnés à la perdre sans recours pour exister concrètement et pratiquement en ce monde ? Pourquoi tant d’efforts voués au néant ? N’est-ce pas cultiver une intarissable nostalgie, éterniser un jeu du deuil impossible, pérenniser le malheur ? Certes, le risque existe, et l’exemple de Hölderlin, parmi d’autres éminents penseurs ou poètes, suffit à signaler le péril. Aussi faut-il être plus clair encore, si la chose est possible.

 

La normalité consiste fort généralement à se détourner au plus vite de la question de l’origine pour se faire une place dans le monde social, pour exister. C’est légitime et nécessaire, et cela convient à la plupart. Mais il se trouve que ce lot commun ne fait pas l’affaire de quelques-uns, ces originaux impénitents qui ne trouvent pas d’emblée, voire jamais, leur place dans l’univers symbolique. Souvent il s’agit de psychose, si, à la suite de Lévi-Strauss nous admettons que le sujet n’a le choix qu’entre l’aliénation sociale commune et l’aliénation psychiatrique. Normal est celui qui se détourne et s’inscrit dans l’ordre du monde, en l’ adoptant, ou en s’y adaptant. Les autres sont des fous.

 

Mais il se trouve aussi de loin en loin des originaux qui ne sont ni normaux ni fous, qui déjouent toutes les conventions sans pour autant délirer, halluciner ou dériver vers la chaos. Ils sont étrangement autres, poètes, artistes, philosophes ou mystiques. Parmi eux se rangent les grands noms de l’humanité, ceux qui sont la fleur de l’humanité. Rabattez-les à la commune mesure, vous les tuez. Ils sont bien là, et pourtant ils sont ailleurs, dans ce monde mais non de ce monde. Dans leur présence, pourtant irrécusable, se lit une béance, un je-ne-sais-quoi, un mode inexprimable de distance, parfaitement évidente mais incompréhensible.

 

Mais alors où sont-ils ?

 

La tradition nous donne plusieurs formulations. Lucrèce déclare que le sage se tient à l’orée du monde, dans le minimum d’écart, dans cette distance minimale du clinamen qui fait qu’il n’est plus identifié à la pure nature, (l’ordre nécessaire de la chute interminable des atomes), mais légèrement, très légèrement déplacé, tout proche encore de l’origine, non comme ces insensés qui dérivent dans l’hyperbole effrénée des passions, mais suffisamment éloigné pour exister en pleine conscience, dans la lumière diaprée de l’origine. Le sage réussit ce tour de force de vivre l’éloignement existentiel dans la proximité maximale. Ainsi est-il baigné de la force lumineuse et infinie de la nature des choses, en laquelle il trouve la suprême félicité. Ce qui ne l’empêche pas de mener sa vie de sage parmi les hommes, mais à la manière d’un dieu parmi des biens mortels.

 

Dans le Taoïsme ancien on trouve d’autres formules, bien différentes, mais qui témoignent également de cette paradoxale proximité. Lorsque Confucius va rendre visite à Lao-Tseu, il trouve ce dernier plongé dans un état de méditation proche de la catatonie. Il attend tranquillement que le sage reprenne conscience du monde ambiant, puis il lui demande ce qu’il faisait. « Je m’ébattais, répond Lao-Tseu, à l’origine de toutes choses ». Sans doute, suite à ses pérégrinations métaphysiques, après avoir chevauché le vent et sondé « la femelle obscure », est-il capable de répandre sur sa vie et celle des autres les bienfaits de la lumière originelle, la paix insondable du Grand Tao. Sinon, à quoi bon ces voyages ?

 

Est-il bien nécessaire d’évoquer l’exemple de Bouddha ? Comment une notion comme celle du nibbâna aurait-elle la moindre signification si on ne la rapporte pas à l’expérience centrale de la méditation ? Et si tant de commentateurs échouent à percer le mystère de la sagesse de Pyrrhon, cette énigme de l’imperturbabilité, c’est vraisemblablement qu’ils en restent à une lecture purement intellectuelle ou morale de sa pensée. Posez en principe que Pyrrhon s’appuie sur une expérience métaphysique authentique, et tout s’éclaire, et le principe de non-différence, de non-savoir, d’égalité de toutes choses, et bien entendu l’éthique de l’impassibilité. Pyrrhon est inébranlable parce qu’il est habité d’une certitude absolue. Certitude sans contenu, à la différence des religieux et des dogmatiques, mais certitude tout aussi bien : la vacuité est aussi une certitude métaphysique. Et cette certitude illumine sa vie et sa pensée, conférant à son nom une gloire immortelle.

 

Toute question de valeur ou de capacité mise à part, j’ai l’immodestie de me situer dans cette noble lignée de penseurs et de poètes. Non que j’aie quelque génie particulier, mais instruit dès la mamelle de la souffrance du monde, je me suis tourné au plus tôt vers la contemplation de l’énigme, et comme Schopenhauer, j’ai résolu de consacrer ma vie à essayer de percer le mystère. J’ai compris plus tard qu’aucune parole, aucun discours, aucun poème n’était en mesure de rendre compte du réel. Que cette question ne devait pas pour autant être évacuée. Que la seule position cohérente, bien qu’ « intenable » et folle, est de faire face, de tenir ouverte la Béance, dans cet entre-deux de l’innommable, entre l’immanence absolue de la Surface et l’émiettement de l’existence, dans une proximité périlleuse et un éloignement irréversible. Qu’il n’y pas à gémir, que si la découverte est pénible et térébrante, et le vide insupportable, vient à jour lentement une nouvelle aurore. Il est possible de vivre dans cette béance. Ce n’est pas facile, mais il faut s’obstiner. Et bientôt le sujet, requalifié, découvre et décide cet invraisemblable certitude : je vivrai de la béance même, comme de ma vérité indépassable, vacuité originelle, résolution éthique.

 

Balbutiement poétique : de l’immanence je nais et je meurs, au plus proche du Réel, et de l’éloignement, déchirure du désir, je fais mon existence.

 


V

 

 

 

 

 

Si le temps est la mesure du mouvement, et s’il n’est de mouvement que pour une conscience qui le pose comme tel, le temps serait la distance subjective qui nous sépare de la Surface, ce mouvement alternatif d’éloignement et de proximité, cette oscillation interminable entre l’immanence et l’existence. Ou encore : le temps est la distance entre l’existence et l’éternité. Nous sommes ces pérégrins embarqués dans une course tragique qui ne mène ailleurs qu’à l’origine, tout en nous écartant perpétuellement du but. La vie est une course à la mort, et cela le mystique le sait bien. Mais il entend assumer la chose, ne pas se plaindre, et faire du mouvement même, donc du temps, l’axe de sa méditation. Il n’est ni ici, ni là-bas, ou plutôt il est des deux, non de leur somme, mais de leur commune et contradictoire tension. C’est ce qu’on remarque souverainement chez Héraclite. Le dieu joue aux dés, comme un enfant, et comme le temps qui se génère et s’abolit indéfiniment dans le sphairos de l’éternité.

 

Cet espace paradoxal est la demeure du poète, demeure sans logis, terre sans frontières, mobile et immobile, comme le veut la plus haute sagesse. Si le poète habite le langage et que le langage l’habite, c’est dans un sens très précis et très particulier. Chaque matin, comme le soleil, le poète s’origine de la surface absolue, et comme le soleil se met en route pour mourir dans la mer de sang. Ce cheminement, c’est le mouvement du temps, mais du langage aussi, car le poète naît de l’acte de dire qui l’habite et l’engendre, et qui se déploie, et qui monte, et qui descend irréversiblement vers l’occident, la tombe des dieux. Né du silence, au silence voué, le poète est l’entre-deux d’une parole tendue vers l’impossible. Son existence ne saurait se confondre à la course pathétique du héros. Il ne renverse aucun ordre, il ne crée aucun ordre nouveau, il n’a que faire de la possession et de la maîtrise des terres et des mers, il vit de se savoir mortel, ignorant, passager sans patrie, et ne veut et ne peut autre chose que témoigner dans son dire de la fatale proximité de l’éloignement.

 

Plus que tout autre le poète est habité par la mort, non qu’il soit triste ou défaitiste, mais parce que pour lui la vie et la mort ne se distinguent que par convention, comme le tendre et le détendre de l’arc, comme l’inspir et l’expir, comme l’aller et le retour. « Faites un pas vers l’est, vous faites un pas vers l’ouest » dit le Maître Zen. De ce point de vue que deviennent nos préoccupations d’existence, nos désirs et nos passions ?

 

Je voulais parler de la position du Sujet dans le monde, et j’en reviens inévitablement à la distance première, la fondatrice, celle qui nous expulse de la surface et nous met à nu à l’orée de l’existence. Ceci posé, que ferai-je dans le monde, si tout est déjà vanité, illusion et poursuite du vent ?

 

Il est trop tard pour me passionner pour quoi que ce soit. La racine de la passion a été définitivement arrachée. Je ne serai ni politicien, ni héros, ni sauveur de l’humanité. D’un certain point de vue, l’humanité est déjà morte, et en moi, et en dehors de moi, du moins ce qu’on glorifie sous le nom d’humanité. Je me situe déjà dans un autre espace, ou plus exactement je m’y suis toujours situé, mais aujourd’hui plus consciemment que jamais. Cela dit, j’existe, et des hommes existent, et des sociétés, et beaucoup de souffrances. Exister, soit, mais comment ?

 

Voilà donc l’autre pôle de la réflexion : « Quel chemin suivrai-je en cette vie ? », tout en sachant ce chemin condamné à la vanité ? Pour donner le fondement minimal à une telle question il faut supposer que l’humanité n’est pas encore finie, qu’il reste quelque chose de possible, et que l’effort peut avoir une signification. C’est le choix éthique.

 

Celui-ci comprend deux plans. La définition d’une éthique pour soi, dans le choix d’un style de vie conforme à la vérité, telle qu’elle nous apparaît. En cela les Anciens sont les maîtres incontestés. C’est d’eux, et d’eux seuls que je me réclame, en précisant que quelques rares modernes ont su conserver l’inspiration originale, et qu’ils comptent à ce titre pour d’authentiques modèles. Inutile d’insister.

 

L’autre plan, c’est la dimension sociale, morale et politique. Faut-il s’inscrire dans les luttes du temps présent ? Dans tout cet essai je témoigne avec douleur de mes hésitations. J’ai connu et vécu le combat politique, et j’en ai retiré beaucoup d’amertume et de désillusions. Je ne crois plus aux révolutions politiques. Cela dit, j’ai une vive conscience des enjeux terrifiants de notre époque, face auxquels les pratiques politiques courantes sont magnifiquement obsolètes. Alors que faire ?

 

Pensons en philosophes. Non en courtier d’assurances ou en candidat sénateur. Pensons à moyen terme. Le moyen terme, mais est-il encore moyen, n’est-il pas déjà désastreusement actuel – notre terme donc, c’est la survie de l’humanité dans la gabegie planétaire qui est en marche. Là est notre combat : toute morale, toute politique, toute perspective écologique et économique doit se mesurer dorénavant à l’aune de ce critère absolu. Au delà de toutes les idéologies et politiques actuelles, régionales ou nationales, au delà de toutes les morales régnantes, un seul critère importe aujourd’hui, une seule question se pose : quelle est la politique, quelle est la morale qui prépare l’humanité à la dimension planétaire, aux exigences et aux responsabilités planétaires ?

 

On voit se dessiner deux camps. D’un côté les irresponsables, maffieux, industrieux, capitaleux, souverainistes, régionalistes, fondamentalistes et autres nostalgiques réactionnaires qui contribuent à détruire, polluer, arraisonner, piller, incendier notre pauvre terre. Tous ceux qui restent fanatiquement attachés à des pensées révolues, celles qui ont préparé notre malheur et légitimé la peste.

 

De l’autre, quelques-uns, peu nombreux encore, mais résolus, qui entendent travailler à la nécessaire révolution des esprits, laquelle pourra donner, et elle seule, quelque chance de survie à l’humanité.

 


VI

 

 

 

 

 

Position centrale, donc : l’éthique entre les deux extrêmes de la surface et de la politique planétaire. Il est bien difficile d’être un homme, et plus difficile encore de dépouiller l’humanité dans l’homme comme le voulait Pyrrhon. Mais c’est notre pressante tâche, la seule qui puisse nous motiver en vérité dans ce monde. On aurait tort de tenir pour vaine la perspective métaphysique et de se contenter d’une morale et d’une politique purement pratiques. On ne voit que trop où menèrent de telles entreprises. D’autre part il n’est pas bon, sans doute, que l’homme s’en tienne à la pure contemplation, retiré sur la montagne sainte, à la manière des dieux. La Chine nous donne ici un bel exemple : toujours elle sut corriger une tendance par l’autre, et naviguer sur les eaux indociles du Yin et du Yang, sur leurs crêtes contraires, et maintenir de la sorte, tant bien que mal, le navire délabré dans l’harmonie mobile et immobile du Tao.

 

 

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