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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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8 juin 2007

LIVRE QUATRE (Philosophie du borderline)

VRE QUATRE

 

 

TOPOLOGIE

 

 

 

 

 

CHAPITRE UN

 

DE LA PLANETHIQUE

 

 

 

 

I

 

 

 

 

 

« De la racaille ! » écrit Freud au pasteur Pfister pour qualifier le genre humain. Et de fait Freud, plus qu’un autre, savait de quoi il parlait. Mais une question vient inévitablement à notre esprit. Freud se range-t-il lui-même dans la racaille, ou pense t-il faire exception à la règle ? Le même problème se pose pour tous les sages de tous les temps qui, en règle générale , ne sont pas tendres pour leurs contemporains. La connaissance rendrait-elle misanthrope, comme le fut Héraclite, Schopenhauer, La Rochefoucaud, Chamfort et bien d’autres ? Ce qui est sûr c’est que la connaissance dissout inexorablement l’optimisme et l’illusion. Mais doit-elle nous laisser pantelants d’angoisse et de mélancolie ?

 

Le célèbre pessimisme freudien s’explique par les trouvailles mêmes du créateur de la psychanalyse. Voir à ce sujet « Malaise dans la civilisation » et plus encore « Sur la guerre et la mort ». L’homme y est décrit comme incapable de maturation définitive, tenté perpétuellement par la régression vers des positions dépassées, rongé par d’effroyables pulsions d’agressivité, de maîtrise et de mort, balançant entre la progression sociale et la régression psychique, invinciblement hostile à l’état de société qui lui impose des sacrifices pulsionnels de plus en plus insupportables, fondamentalement asocial, amoral et imperfectible. Aux périodes de grande civilisation succèdent les épisodes de chaos. Jamais rien de stable, ni la sécurité, ni la liberté, sans même parler de ces tartufferies monumentales que sont la justice, l’égalité et la fraternité. Difficile d’aller plus loin, malgré Schopenhauer qui ne craignait pas d’uriner dans le bénitier pour déconstruire les prétentions humaines. Mais Freud ne fait que retrouver la sagesse des Grecs, Héraclite et Homère en tête, qui avaient une vision parfaitement désabusée et tragique de la réalité humaine.

 

Freud avoue lui-même qu’il a été impressionné par la théorie d’Empédocle qui soutenait que le monde est gouverné à jamais par les deux forces antagonistes de L’Amour et de la Haine, sans que jamais l’un ne puisse dominer l’autre, et par là mettre fin au conflit. On songe invinciblement à Héraclite : « La guerre est le père de toutes choses ». Freud thématisera cela dans la célèbre opposition des pulsions de vie (Eros) et des pulsions de mort (Thanatos), ce qui est une reprise fidèle d’Empédocle, mais transposée dans l’inconscient de l’âme humaine, au cœur même de la réalité la plus intérieure, la plus contraignante. L’homme qui se croit maître de soi est le théâtre de forces gigantesques, cosmiques, et éternelles. Que valent dès lors nos beaux idéaux de moralisation et de culture ? Tout progrès semble se payer par une régression correspondante, toute moralisation supérieure implique un refoulement supplémentaire, lequel engendrera nécessairement de nouveaux conflits, donc d’inévitables rechutes. Le bonheur n’est pas au programme de la création, l’âge d’or ne saurait être autre chose qu’un rêve infantile, nos savoirs ne sont que des mythologies, y compris la psychanalyse elle-même. Et la guérison, si ce mot a encore un sens, ne saurait être autre chose qu’une acceptation raisonnable du malheur banal. Bref, et contrairement à Rousseau, l’homme est imperfectible, mieux encore, incorrigible. Et quand il semble progresser, ce ne peut être que sous l’effet de quelque contrainte absolue. L’homme primitif était plus heureux que nous, lui qui laissait s’exprimer ses pulsions dans les guerres tribales, les rites somptuaires et mortuaires, la barbarie et le massacre. Mais qui voudrait aujourd’hui d’un tel état ? Personne, direz-vous, car il n’y aurait plus de sécurité, plus de liberté pour personne. Partout règnerait le chaos. Et pourtant, en chacun de nous, il y a un sauvage, un barbare, un pervers, un psychopathe qui somnole et qui attend son heure.

 

L’actualité, hélas, confirme tous les jours cette triste mélopée de l’horreur. Je crains fort que nous n’en soyons qu’aux prémices d’une épouvantable régression. Tout le monde le sent, tout le monde le sait. Personne ne fait rien, et surtout pas nos gouvernements qui chient dans leur froc dans l’attente des prochaines élections. Nous jouons notre survie, et en peu d’années notre sort sera fixé.

 

Urgence partout : Urgence écologique d’abord, pour les raisons que nous connaissons tous. Urgence économique, quand les inégalités de développement prennent un tour franchement tragique. Urgence démographique. Urgence géopolitique : bientôt des milliards d’esclaves aux mains de quelques milliers de nantis, d’égoïstes cyniques et impitoyables ? Et que dire de cette guerre des continents qui menace, guerre des riches et des pauvres, guerre des religions et des cultures inconciliables ?

 

J’ai beau faire, je ne puis me détourner de ces questions. Tous les jours je mesure notre impuissance devant le cours des choses. Que pèse un individu face à ce gigantesque gâchis ? Et puis, ne sommes nous pas complices, peu ou prou, par notre mode de vie même, par nos valeurs, par tout notre héritage phylogénétique. La situation reflète parfaitement, dans son ambiguïté et ses contrastes, la réalité de notre vie psychique, la vérité de l’inconscient. Nous accumulons des pouvoirs scientifiques et technologiques sans précédent, et notre incapacité à créer la paix et la prospérité est d’autant plus scandaleuse. Nous n’avons même plus l’excuse de l’impuissance face aux calamités naturelles. L’extrême misère du plus grand nombre est la honte du genre humain.

 

Chaque jour je rougis d’être un homme. Et en quoi serais-je meilleur que les autres ? Je ne partage pas, en tout cas, cette autosuffisance coupable de la plupart d’entre nous qui se prennent pour le nombril de l’univers et veulent se faire croire que les étoiles et les planètes n’existent que pour engendrer cette misérable espèce que nous sommes. Incorrigible narcissisme : malgré Galilée, Einstein, malgré l’astrophysique contemporaine nous continuons à raisonner tranquillement comme si nous étions la finalité ultime de l’univers, le point oméga de l’évolution cosmique quand nous ne savons toujours pas comment mettre un peu de paix dans ce monde. La cruauté de l’homme est sans limites. Sa bestialité est inconcevable. Sa férocité, sa haine du prochain, sa méchanceté foncière, son ignominie confondent la raison. Et avec tout cela on nous demande d’être optimiste et confiant ! Il m’arrive de me rêver réincarné en ours polaire. Certes l’ours n’est pas spécialement tendre pour ses proies, et la nature en général est une épouvantable boucherie. Du moins l’ours n’est-il pas sadique. A qui la faute si la nature oblige à tuer pour vivre ? C’est que le malheur est inscrit dans l’ordre des choses, et la vie et la mort. L’homme n’échappe pas à ce cauchemar universel. Mais on aurait pu imaginer qu’il apprenne à cohabiter paisiblement avec son prochain. Nous en sommes toujours encore à la guerre tribale, à l’extermination, et je crains que cela soit pour toujours, et dans ce cas, c’est fichu pour nous tous.

 


II

 

 

 

 

Le problème qui est posé au delà de ces constats assez évidents, c’est celui de la référence. A quoi nous référons-nous pour fonder une société humaine, qui soit autre chose qu’une meute ? C’est bien sûr l’ordre symbolique qui est censé faire loi, définir les valeurs, préciser les places, organiser la fonctionnalité du système. Il y a très longtemps l’homme se référait à la nature comme fondatrice de l’harmonie. Mais c’était forcément une « nature » repensée, réinterprétée, porteuse de sens et de valeurs. Faut-il vivre selon la nature, comme le recommande Epicure ? Mais quelle nature ? Une nature normée selon les exigences éthiques du sage, nullement la véritable nature, ce chaos monstrueux de forces qui se déchaînent les unes contre les autres. La nature d’Epicure, c’est un paisible jardin, près de la ville, fleurant bon les roses, peuplé d’amis philosophes et d’agréables hétaïres. La guerre et la haine sont « contre nature », exprimant la violence aveugle des passions vaines. Quant aux Stoïciens, s’ils recommandent de même de suivre la nature, il s’agit pour eux d’une nature divine exprimant la loi du Logos éternel. Le passionné est un fou, l’ambitieux un monstre, le luxurieux un imbécile. Ah le bel aveuglement ! La nature est tout ce que l’on veut, on l’accommode à la sauce théologique et le tour est joué. La voilà devenue miraculeusement stoïcienne, ou épicurienne ! Il suffisait d’y penser. !

 

Bien sûr un tel discours « naturaliste » n’a plus aucun sens pour nous, qui réduisons autant que faire se peut la nature à une réserve d’énergies exploitables, un pur objet de manipulation technologique, voire biologique. Longtemps, dans l’histoire de l’Occident, c’est Dieu qui fut la référence symbolique centrale. «  Si Dieu n’existait pas il faudrait l’inventer » déclarait Voltaire. Mais cela fait un bon temps que Dieu est mort, du moins comme Grand Autre ontologique. Cela ne l’empêche pas de survivre, et pour longtemps encore, comme objet de nostalgie, comme Chose perdue et irrécupérable, comme support d’une identité introuvable. Notre époque est indiscutablement celle du Grand Autre absent, et je crois sincèrement que beaucoup de nos problèmes viennent de là. Ne sommes-nous pas tombés dans le grand nihilisme, celui du « dernier des hommes » dont parlait Nietzsche ?

 

On pourrait diviser l’humanité en trois groupes. Ceux qui sont les héritiers de cultures très anciennes qui n’ont jamais connu la perversion monothéiste, comme les Chinois ou les Japonais. Les divers tenants du monothéismes ensuite, d’autant plus ridicules et affligeants qu’ils se déchirent sans la moindre humanité au nom d’un même Dieu supposé unique et miséricordieux ! Sans parler des innombrables sous sectes et sous groupes qui revendiquent chacun le monopole de la vérité, au nom d’Allah, de Jehovah ou du Dieu chrétien. Il y a belle lurette que tout cela ne m’intéresse plus du tout. Et puis il y a les autres, nihilistes, épicuriens, cyniques, relativistes, empiristes et sensualistes, agnostiques ou bouddhistes qui ont évacué toute référence au Grand Autre et qui entendent assumer les périls exaltants de la liberté. Mais parmi tous ceux là, combien de nostalgiques des temps révolus, à la recherche d’un nouveau maître, d’une nouvelle religion, ou de nouvelles idoles ? Parmi eux je rangerais pas mal de nos adeptes du bouddhisme, déçus des religions occidentales et qui croient trouver ailleurs de quoi sustenter leur soif de spiritualité. S’ils lisaient attentivement Bouddha ils auraient vite fait de déchanter. Et je ne parle pas des adeptes du New Age ou d’autres fariboles néo-christiques. Pour celui qui a fait le deuil du Grand Autre pas de retour possible.

 

Ici nous rencontrons une difficulté qui demande une extrême prudence. Quitte à me répéter j’affirme et je réaffirme qu’il faut soigneusement distinguer le plan métempirique, celui de la vérité absolue, - pensée du Tout ou de la Surface Absolue- qui nous invite à réfléchir en termes de processus interdépendants, de choses singulières, d’inconnaissable et de réel, plan de la « mystique » si l’on veut, pour simplifier, où les questions de liberté, d’identité et d’action n’ont guère de sens - et d’autre part le plan de la réalité sociale, morale, politique, écologique où les problèmes sont innombrables, pressants, urgents., et requièrent l’attention vigilante de tous nos contemporains. La démarche de vérité absolue mène à la Vacuité, et partant à la vie contemplative. La réalité empirique du monde exige des prises de position immédiates et opératoires. La gageure du philosophe est de mener de front les deux démarches, quel que soit le danger d’écartèlement.

 

Je suis parfois tenté de me retirer purement et simplement de ce monde comme les ermites d’autrefois. Mais outre que je ne suis pas très courageux, et plutôt attaché à un modeste mais réel confort, et peu désireux de me plonger dans une solitude sans recours, je crois qu’une telle position est fausse. Elle suppose en fait une référence à un Grand Autre qui n’existe plus. Voyez dans Dostoïevski : le moine solitaire est dépositaire de la sagesse divine. Il est l’ultime référence en cas d’indécision morale. Si nos couvents se vident ce n’est pas par hasard. De la même manière je ne crois pas à la position cynique : elle suppose une religion de la nature. Ma position est sans compromis : purgation absolue. La place de l’Autre est vide et elle doit le rester.

 

Une telle position est légitime. C’est celle de la vérité. C’est la seule qui permette la liberté de l’esprit. Mais sur le plan social elle est intenable. On n’a jamais vu, et l’on ne verra jamais une société se construire sur la vérité. Toute vie sociale requiert des conventions, des coutumes parfaitement injustifiées et injustifiables, des lois souvent absurdes et contraires au bon sens le plus élémentaire, des contraintes de toute nature, d’innombrables obligations qui fassent lien, qui resserrent le groupe, et lui assurent l’indispensable cohérence. Si un individu, sur plusieurs milliers, peut accéder à une certaine liberté d’esprit, un groupe n’y parviendra jamais, ni une collectivité, et encore moins une société élargie. Toutes nos libertés sont allouées, prêtées, et retirées au bon vouloir du prince. Et la société dite démocratique ne saurait faire exception, à moins de consentir à son suicide imminent. En d’autres termes, nous retrouvons exactement la sage parole de Voltaire : « Si Dieu n’existait pas il faudrait l’inventer ». Dieu n’a qu’une fonction vraiment indispensable : servir de pivot légal et moral. En conséquence, si une société se laïcise, si la foi en Dieu s’amenuise, il n’y a qu’un recours possible : inventer de nouveaux dieux, forger de nouvelles fictions idéologiques, installer de nouvelles idoles. C’est ce que nous avons fait fort brillamment dans nos sociétés marchandes, et avec le plus beau succès.  Le drame est que ces nouvelles divinités, l’argent, le profit immédiat, la mondialisation sauvage, l’expansion illimitée, l’exploitation forcenée des ressources, et tout le reste, nous mènent à la catastrophe, et sur tous les plans à la fois. Que vienne le temps où ces divers facteurs de désorganisation entrent en relation, et les dégâts seront incommensurables.(Théorie de la catastrophe).

 

Notre seule issue c’est de développer une conscience planétaire. Nous avons voulu bâtir une humanité pour laquelle l’Humanité est la seule référence absolue. Mais qui est l’Humanité ? Quelle Humanité ? Celle des Occidentaux ? Mais elle est déjà combattue de toutes parts, contestée par les pauvres, les délaissés, les miséreux qu’elle a enfoncés dans le désespoir. Sans compter les fanatiques religieux de toute farine qui ne rêvent que de détruire notre monde scientifique, laïque et technologique. Il n’y a pas encore d’Humanité, parce qu’il n y a pas de conscience d’universalité, parce que chaque nation ne pense qu’à elle-même et se moque bien des autres, parce que certains attendent cyniquement la disparition de peuplades entières pour leur ravir leur territoire, parce que, parce que…

 

En fait il faut une double conscience : celle de l’unité et de l’universalité du genre humain, sans exclusive, et, en même temps, la conscience de la précarité planétaire. L’une sans l’autre mène à la catastrophe. Car l’une suppose l’autre pour avoir quelque effet. On ne peut séparer une réflexion sur l’homme d’une réflexion sur son site. Nous parlons stupidement d’environnement, comme si étions au centre de la création, encore et toujours ! - Ah ce pauvre environnement, il faut bien en prendre soin, d’ailleurs on ne sait pas trop pourquoi. Mais bon sang, ce n’est pas un environnement ! C’est la condition de la survie, celle de chacun d’entre nous. Quand un nuage radioactif traverse l’Europe de long en large, où est l’environnement ? Quand nous inhalons toutes ces saloperies, quand elles ravagent nos poumons et détruisent nos cellules, sont-elles encore de l’environnement ? Où est le centre, où est la périphérie ? Il est grand temps de redécouvrir la loi bouddhique de l’interdépendance, ou, en termes un peu différents, la fragilité de toute organisation de complexité.

 

Si donc nos sociétés ne peuvent se passer de référence idéologique, qu’elles mettent au premier rang le principe de développement contrôlé, de régulation écologique et économique, de lutte contre la misère, et d’équilibre planétaire. Si tout cela n’est qu’une utopie c’est à désespérer de tout .Mais soyons, comme le demande l’excellent Hubert Reeves, volontairement optimiste, sans quoi il n’y a plus qu’à s’asseoir sur son coussin jusqu’à ce que mort s’en suive !

 

 

 

 

 

III

 

 

 

 

 

La conscience aiguë de la fragilité planétaire et des nécessités de révision radicale de nos modèles, je l’appelle la « planétique ». Elle comprendrait toutes les sciences et tous les savoirs concernant la globalité de notre situation planétaire. Que peut faire un philosophe dans un tel débat ? Je ne sais pas. Il ne sait rien de plus qu’un autre. Simplement a-t-il peut-être une conscience plus aiguisée de l’universel. C’est déjà beaucoup.

 

La planétique se prolonge dans une « planéthique », c’est à dire une éthique à l’échelle planétaire. Toutes nos morales n’ont institué que la violence (in)contrôlée, et au mieux l’hypocrisie. Que faire ? La question s’adresse à tous. Il faut approfondir la conscience, et certainement inventer de nouveaux moyens de lutte. Le sens de la Révolution s’est définitivement déplacé. La révolution planétaire - ou la mort !

 

 

 

 

 

IV

 

 

 

 

 

Voilà notre conviction : solitude et liberté de l’individu affranchi des illusions, mûr pour la liberté. C’est la position du philosophe en chemin vers la sagesse. Mais cette position n’implique pas l’indifférence à l’égard du monde tel qu’il va. Il n’existe plus de jardin épicurien, plus de ville contemporaine, telle l’Athènes antique, pour abriter les amants de la vérité. D’ailleurs ne soyons pas dupes. De telles cités n’ont jamais existé que dans notre imagination. Dans notre monde en folie le seul jardin véritable que l’on puisse bâtir c’est la félicité intérieure - et encore !

 

Le deuxième point, c’est notre ambition à moyen terme : apporter plus de civilisation en dépit des difficultés extrêmes de ce projet. Fonder une véritable science de la situation planétaire, sur la géopolitique et le désordre économique. Rejoindre ceux qui, scientifiques, écologistes, politiques universalistes, ont le souci sincère de notre survie. Contribuer au changement des mentalités, à l’ouverture, à la tolérance, à l’esprit d’universalité. Ce sera très difficile. De partout montent les fanatismes encouragés par l’incompréhension et une sourde résistance au système dominant, qui enrichit les riches et appauvrit les pauvres, jusqu’à l’insupportable. Il faut travailler à une autre modèle de développement, et le plus vite possible. Et obliger les gouvernements à de véritables changements d’orientation. Mais je crains que beaucoup ne se trompent, et croyant s’opposer aux changements nécessaires, contribuent malencontreusement à une pitoyable réaction, au retour de l’obscurantisme. Ni nos élites actuelles, ni nos populations ne semblent mesurer l’urgence où nous sommes. Les uns veulent la perpétuation du système, par opportunisme ou aveuglement,  les autres croient trouver des solutions dans un passé révolu. Mais alors d’où viendra le changement indispensable ? Nous sommes quelques uns, peu nombreux, mais résolus. Nous devons nous faire entendre, expliquer, convaincre. Redéfinir l’éthique, travailler à l’émergence d’une planéthique réaliste. Quelles sont nos responsabilités dans la gabegie générale ? Quels dirigeants voulons-nous ? Pour quelle politique ? Quelles valeurs faut-il promouvoir ? Quel type de consommation ? Et quelle image de la liberté ? Et quelle sorte de télévision quand celle-ci nous plonge dans l’ordure, la vulgarité la plus abjecte, l’exhibitionnisme et la perversité ? Que faut-il boycotter ? Quels films ? Quelles revues ? Quels produits ? Quelles attitudes ? Pouvons-nous indéfiniment préférer le plaisir immédiat et irresponsable aux exigences d’une conscience éthique minimale ? La logique de la consommation a ruiné la famille, le couple, l’éducation, délabré toute perspective à long terme, et imposé sournoisement une perverse « morale » de l’immédiateté. « Jouissez ! » tel est le mot d’ordre de notre système, et pendant ce temps les marchands se remplissent les poches.

 

Dans tout cela, un oubli, et de taille : le Réel. Quand la loi fait défaut c’est le réel qui se rappelle à nous, et en général sous les auspices de la tragédie. Eh bien , la tragédie est en marche, et tous les événements des derniers mois le démontrent à l’envi. Bouchez-vous les yeux, Messieurs, bouchez vos oreilles ! Vos réveils ne seront que plus tonitruants !!

 


V

 

 

 

 

 

Dans toute cette réflexion nous avons suivi un exemple fameux : Spinoza. Je ne suis nullement spinoziste, quant au contenu. Mais j’admire la grande clairvoyance de ce philosophe qui a su admirablement distinguer le point de vue métaphysique et la prise de position politique. Il ruine la conception classique de la liberté comme libre arbitre en montrant l’ordre nécessaire de la nature universelle, et par là apporte un démenti cinglant aux illusions humaines. Mais cela ne l’empêche nullement de combattre la tyrannie des princes, des idéologues et des dévots au profit d’un régime républicain de tolérance et de liberté politique. Sa métaphysique ne le conduit pas à l’abstention, ni à l’indifférence. Il distingue les genres et raisonne avec rigueur. Dans l’ordre pratique de la cité il y a des priorités et des préférences.

 

Si donc nous pensons que dans l’absolu la seule liberté est celle de la contemplation, cela ne nous détournera pas du nécessaire combat politique. La démocratie n’est pas une régime fameux, mais c’est encore le moins mauvais. Si la gauche ne manque pas de maladresse et d’illusions, elle vaut toujours mieux que la droite. Et la droite vaut toujours mieux que l’extrême droite. La politique, hélas, revient le plus souvent à écarter le pire, à défaut de construire le meilleur.

 

En conséquence, tout en travaillant à moyen terme pour une révolution radicale et une mutation des équilibres planétaires, à court terme nous travaillerons à sauver ce qui mérite de l’être : la démocratie, la liberté, quelques institutions valides - et pour le reste  nous militerons en faveur du changement. Mais il faut savoir que le pire danger est dans la régression vers des formes cryptofascistes ou extrémistes  qui emporteraient ce peu de liberté qui est encore la nôtre.

 

En termes radicaux le choix est entre la barbarie et la civilisation planétaire. A court terme, il est entre la sauvegarde de la démocratie et l’abandon aux extrémismes. Il faut articuler ces deux niveaux de la lutte politique, ne pas confondre les plans, et préparer intelligemment les conditions d’un autre avenir.

 

Décidément, pour être philosophe, il faut être équilibriste, et comme le disait si justement Freud : tenir les deux bouts de la chaîne. Méditation et action. Mystique et politique. Contemplation désintéressée et engagement pratique. La sagesse ne saurait être une fuite hors du monde. Philosopher certes, mais aussi gérer sa maison, nourrir ses cochons, aménager l’espace, cultiver le site, demeurer sur la terre et dans l’universel, citoyen de sa cité, de son pays, de la planète toute entière, et pourquoi pas, de l'univers lui-même.

 

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