NO FUTURE
"No future" - la formule est déjà ancienne. et depuis, comme toujours, le futur est devenu le présent, puis le passé. Le futur ne manque jamais, ce qui réjouira les uns et accablera les autres. Personnellement je pense comme les Anciens qui estimaient que le temps n'avait ni début ni fin, et que dès lors il est chimérique d'imaginer une fin des temps, quelle qu'en soit la modalité. Le Tout qui est tout continuera sa ronde, indéfiniment, et par rapport à ce temps-là notre temps à nous, celui des individus et des sociétés, est comme une vague qui vient mourir sur le rivage. La vague passe, l'océan reste, à jamais identique à soi.
Le temps fait naître et mourir tous les corps en exprimant l'identité a-temporelle du Tout.
En ces temps de dévastation où ce qui semblait stable se désagrège sous les assauts du fanatisme, de la haine et de la pulsion de mort, il importe plus que jamais de résister - politiquement bien sûr avec tous les moyens dont nous pouvons disposer. Mais l'individu réduit à sa pauvre mesure, que peut-il ? Ne pas sombrer, maintenir et renforcer la pensée, développer la conscience, embrasser les vastes cycles de l'histoire, référer le présent à la vastitude de l'histoire, et par delà le destin de l'humanité, embrasser le temps immense de la nature. C'est dire que l'homme vrai n'est pas seulement un citoyen, une individualité enserrée dans les mailles de la société, bornant sa vie aux intérêts immédiats, ou même aux valeurs publiques, mais aussi, et peut-être avant tout, un "cosmopolitès", un citoyen du monde, et mieux encore, un habitant de la terre et un élément, modeste mais précieux, de la vaste Nature. Après tout si le terme si beau de physis s'applique à la nature en général, il s'applique tout autant à la nature individuelle. Par ma physis singulière je communique avec la physis universelle.
C'est ce qu'avait vu jadis le mal nommé Diogène le Chien : il voulait libérer la physis individuelle des contraintes et des fausses monnaies de la société de son temps. Mais cette opposition frontale était vouée à l'échec. Il faut tenir les deux bouts de la chaîne, même si c'est très difficile : assumer la dimension sociale tout en se référant à la dimension cosmique. C'est en quoi Epicure est à la fois nécessaire et indépassable.