MEDITATION su un ANNIVERSAIRE
Je viens d'avoir soixante dix huit ans – si tant est qu'on puisse parler d'avoir, si la vieillesse se définit par un processus implacable de démolition, suivi d'une annihilation définitive ! Et qu'on ne me dise pas que le vieux, d'être riche d'expérience, est mieux armé face au coups du sort. Il en va de l'expérience, selon le mot de Confucius, comme d'une lampe qui n'éclaire que le chemin parcouru, sans apporter la moindre lumière pour un avenir absolument incertain et imprévisible. Nul ne peut se représenter concrètement ce que seront ses dernières années, et déjà, quand sait-on que ce sont les dernières années ? Tel croit mourir sur l'heure qui traînera encore trente années d'attente anxieuse et de misère. Sans compter les maladies, dont quelques unes sont pires que le trépas. Pour les affaires les plus importantes de la vie, vraiment, nous ne savons pas grand-chose.
Statistiquement il me reste une année à vivre. Mais au total, que l'on vive douze ou cent ans, le résultat est le même. La mort est l'égalisateur par excellence, qui nivelle toutes les conditions, tous les âges, la fortune et l'infortune, la gloire et la médiocrité. On a pu dire, dans la foulée d'Homère, que le héros jouit d'une gloire éternelle par laquelle il se hisse en quelque sorte au rang des dieux. Plaisante immortalité qui ne vaut que pour les vivants – s'ils se souviennent – et qui ne concerne en rien le héros mort qui ne saurait ni sentir ni se souvenir.
« Il a vécu, il n'est plus, peu importe »
Evidemment, cette conception radicale choque le bien pensant, et le religieux plus encore. Il y a fort longtemps déjà les prêtres ont inventé le concept d'une vie après la mort, d'une justice rétributive qui distinguerait les bons et les méchants et les traiterait en conséquence. Il fallait faire tomber sur la vie, naturelle et innocente, une chape de plomb, une menace perpétuelle pour brimer les énergies et canaliser les pulsions. Outre que cette politique a lamentablement échoué à rendre les hommes meilleurs, elle aura distillé le poison de la mauvaise conscience et de la culpabilité dans les âmes les plus sensibles, répandu une sourde mélancolie générale et asséché les meilleures dispositions. C'est une maladie récurrente, et aujourd'hui même on en voit les funestes développements.
Je suis de ceux, résolus et récalcitrants, qui affirment le caractère définitivement mortel de la vie, qui rejettent toute pensée, toute imagerie d'après vie, estimant que s'il est un bien il ne peut être que d'ici, sensible et périssable comme toute chose au monde.