LE TOUT SELON EPICURE
Voici quelques éléments fondamentaux présentés par Epicure dans sa lettre à Hérodote sur la nature du Tout :
"Le Tout (to pan) était toujours tel qu'il est maintenant et il sera toujours tel ; car il n'y a rien en quoi il change, puisqu'en dehors du Tout il n'est rien en quoi, s'il y pénètre, il puisse se transformer.
Le Tout est (to pan esti)
Le Tout est illimité. Car ce qui est limité a une extrémité ; or l'extrémité, on la voit située à côté de quelque chose d'autre ; si bien que, n'ayant pas d'extrémité il n'a pas de limites ; et n'ayant pas de limites il ne saurait être qu'illimité et sans limites".
C'est peut-être, ici, la dernière fois que résonne, souveraine, la grande intuition des penseurs grecs, depuis Anaximandre (l'apeiron, le sans limites) jusqu'à Démocrite (atomos idea, la forme insécable). C'est le moment prodigieux de l'ouverture à l'infini, par de là toutes les limitations et infirmités humaines.
Pour entendre correctement le propos d'Epicure il faut soigneusement distinguer le Tout de toutes les représentations passées et présentes de l'univers. Dans la conception actuelle notre univers (l'univers observable de la science astrophysique) est doublement limité : dans le temps, puisqu'on suppute une origine, un développement, et qu'on annonce une fin. Ainsi défini l'univers ressemblerait à un gigantesque organisme, mortel comme tout organisme. C'est donc une forme particulière, et comme telle soumise à la loi de formation-décomposition. Ce n'est donc pas le Tout d'Epicure, qui, rappelons le, est éternel, sans accroissement ni diminution, à jamais identique à soi.
Cette dernière idée, absolument centrale, est difficile à saisir parce que toute représentation que peut se donner notre esprit est immédiatement limitée, particulière. Nous formons l'image d'une chose, d'un être, que nous opposons à un autre, qui s'en distingue, et ainsi, de proche en proche nous constituons un catalogue plus ou moins cohérent, qui, au total, ne saurait épuiser l'infinie diversité du tout. Notre image de l'univers est, de la même manière, une forme démesurément agrandie, mais qui ne peut égaler le Tout. Si l'univers a un début il faut bien concéder qu'il existe nécessairement un état des choses antérieur (au big bang). De plus rien n'interdit de penser qu'il existe deux, cinq, pourquoi pas cinq cents univers dont nous ne savons rien. Ou des milliers, ou des milliards. Non, penser le Tout ce n'est pas accumuler des chiffres, rêver des voyages sidéraux, concocter des théories invérifiables. Ce Tout n'est pas de l'ordre de la forme car a priori il contient toutes les formes. Les formes naissent et passent, le Tout est le Tout.
A partir de là un naturalisme intégral peut se déployer harmoniquement : des atomes en nombre infini, un espace infini, des combinaisons en nombre inconcevable, des mondes innombrables. Vision intellectuelle grandiose, inépuisable. Si l'homme habite des villages ou des cités, si l'essentiel de sa vie se passe à perdre sa vie à la gagner, si partout les conflits et les passions dévorent la vie, le contemplatif, en regardant la lumière du ciel, les nuages qui se font et se défont, rapportera toutes choses au jeu infini de la nature. A défaut de bonheur il en retirera pour le moins une espèce très particulière de sérénité.