D'UN SENTIMENT "BIZARRE"
Lu dans Haruki Murakami, "Kafka sur le rivage" p 74 :
"Dans cent ans plus une seule de ces personnes - y compris moi - ne sera sur cette terre. Nous serons tous redevenus cendre ou poussière. A cette idée je me sens bizarre. Tout ce qui m'entoure me semble éphémère, illusoire, prêt à disparaître dans un souffle de vent. J'écarte mes mains et les examine. Pourquoi est-ce que je donne tout ce mal ? Pourquoi s'efforcer si désespérement de survivre ?"
C'est un garçon de 15 ans qui s'interroge ainsi. Age des grandes questions, âge d'éveil. Et des grandes inquiétudes, que souvent nous recouvrons par la suite sous le linceul des conventions et des réponses officielles. Mais lorsque vous vous retrouvez au cimetière, devant la dépouille d'un ami ou d'un proche, les vieilles questions reviennent : pourquoi vivre s'il faut mourir, et d'où cette turpitude infâme du prêtre qui vous exhorte à l'espérance de la vie éternelle, face à l'évidence incontestable du cadavre ? Ils ont inventé un Dieu qui devait assurer la survie de l'âme, cette seconde farce, mais Dieu et l'âme ne sont que des mots.
Au sens strict : on se paie de mots. Et ces mots ont une singulière puissance, une redoutable efficience dans la réalité, tant que l'imagination les pare de tous les charmes, de toutes les attentes, et de toutes les menaces de la croyance. Et quand la croyance vacille on érige les sombres gibets de la Très Sainte Inquisition.
Notre garçon déclare qu'il se sent "bizarre", il lui semble que tout s'en va vers la destruction. Oui, mais c'est plus qu'une impression, c'est une certitude, celle que Bouddha reconnaissait sous le terme d'impermanence. Nulle part vous ne trouverez d'être véritable, durable et substantiel, rien qui échappe à la loi du temps.
J'avais moi aussi 15 ou 16 ans. Après quelques heures d'intense activité sportive je m'assis sur la selle de ma bicyclette, j'allais partir quand soudain je ne sais force inconnue s'empara de moi, me plongeant dans une tristesse, un désespoir absolu, et c'était comme si je ne pourrais plus jamais faire le moindre geste, figé là pour l'éternité, étreint d'une douleur incommensurable. Ce qu'on appelle communément réalité était comme effacé, il n'y avait plus que ce trou vertigineux où déjà je sombrais à demi. Heureusement je sus me resaisir, revenir à la surface, celle des illusions nécessaires et protectrices, me détourner et repartir. Mais je n'ai jamais oublié ce moment, que je n'ai d'ailleurs jamais compris, et qui reviendra quelquefois sous des formes comparables. Quand le rideau de nos représentations se déchire on ne sait plus au juste quelle est cette terrible réalité qui vous saisit et vous transit.