LE MONDE-AUTRE IV
Vivre à la marge, c'est le salut. Du moins quand les circonstances ne sont pas trop défavorables et que les lois garantissent quelque liberté. Les choses peuvent facilement basculer et tel Etat plutôt libéral plonge dans la pire des dictatures. Les hommes étant ce qu'ils sont - Machiavel disait que ce sont tous de tristes sires obnubilés par le gain et la possession - il est imprudent d'espérer le meilleur, prudent de s'attendre au pire. Sur ce point je vois que d'Epicure à Hobbes, Schopenhauer et Freud, les meilleurs esprits n'ont pas varié, attestant partout et toujours que l'intention des hommes est de se nuire les uns aux autres, et que seule la loi, soutenue par la force, peut contenir cette funeste disposition. Mais quoi qu'on fasse la guerre revient toujours, et quand on la bride du côté des individus elle refait surface dans les conflits entre les Etats.
Lacan disait : "ce que désire l'homme, c'est l'enfer" - eh bien, dans moultes régions du globe le voilà satisfait ! Il dit bien "désire" et non pas "veut". L'homme veut la paix, il croit agir en ce sens, et souvent de bonne foi, mais en son tréfonds il désire l'enfer, c'est à dire le désordre, la chienlit, la jouissance débridée, le bordel (Clément Rosset), la guerre, le massacre, voire l'extermination. Mais ce désir a malgré tout des limites, car si chacun veut bien jouir de son voisin, le torturer ou l'assassiner, il ne souhaite pas la réciproque : le jeu n'est amusant que si je suis sain et sauf. Si bien que notre contrevenant sera le premier à exiger le retour de l'ordre et des lois pour assurer sa protection.
Métrodore, un disciple d'Epicure, écrit : "si l'on supprimait les lois, les hommes auraient besoin des griffes des loups et des dents des lions". Rassurez-vous : ils disposent aujourd'hui des missiles intercontinentaux et des bombes à fragmentation !
Comment chanter encore les louanges de la technologie scientifique quand elle transforme la planète en bourbier, qu'elle ruine tous les équilibres naturels, précipite la catastrophe climatique, qu'elle assure aux régimes totalitaires la surveillance et la maîtrise universelle des esprits et des comportements. Je puis concevoir qu'à l'avenir une autre génération, moins policée et cauteleuse que la nôtre, se lève, excédée de fureur, et détruise les monstres froids qui nous aliènent. Plus vraisemblablement le monde sombrera dans le désordre généralisé. Après tout il y eut dans le passé des périodes de chaos, et rien ne nous en protège de manière assurée.
Mais laissons là ces perspectives, incertaines autant que déprimantes. Resserrons-nous sur le présent, seul réel. Qu'est ce qui dépend de nous ? demandaient les Stoïciens ? Ma représentation. Certes, mais aussi, et avant tout, la gestion de ma vie. Le corps et l'âme. Les rythmes biologiques et psychiques. Mes relations proches. C'est cela que nous avons tenté de définir comme le "monde-autre".