UN EPISODE DE LA VIE DE SCHOPENHAUER
Floris Schopenhauer, le père d'Arthur, notre philosophe bien-aimé, était un commerçant fortuné, honnête homme libéral, qui souhaitait assez logiquement que son fils apprît le métier pour prendre un jour sa succession. On devine la suite : le projet du père pour le fils ne convient nullement au fils qui s'est déjà, fort jeune, intéressé à la littérature et qui passait ses journées à lire tout ce qui lui tombait entre les mains. Pour sortir de cette impasse Floris pose une alternative cruciale : soit Arthur choisit les lettres et dès lors il pourra entrer au lycée et poursuivre dans cette voie ; soit il accompagnera ses parents dans le grand voyage qu'ils projettent à travers toute l'Europe, mais au retour il devra entrer sans discussion dans l'apprentissage du négoce.
Terrible dilemme ! Combien il aurait préféré, après ce voyage si tentant, entrer au lycée, mais non, chacune des deux alternatives impose une perte douloureuse. Les études de lettres, oui bien sûr, mais sans le voyage. Ou alors le voyage, mais pour entrer dans la moiteur étouffante d'une profession sans intérêt.
Il choisit le voyage. Pensez donc, il a 15 ans, il veut voir le monde, c'est une occasion unique à cette époque (1803) où il est difficile et risqué de voyager. Il pourra visiter la Hollande, l'Angleterre, la France, la Suisse, l'Autriche. Un voyage de seize mois au cours duquel Arthur accumule des notes incisives dans ses carnets qui formeront le "Journal de voyage". De Bordeaux il dira que c'est "la plus belle ville de France". A Toulon il découvre le sort abominable des galériens, enchaînés à leur banc d'infortune, pour quinze ou vingt ans, et que la mort seule, probablement, arrachera à leur enfer. N'est ce pas déjà une vision anticipée de la condition de l'homme en général, enchaîné à la roue fatale du vouloir vivre ?
Après le voyage il faut remplir le contrat passé avec le père. Arthur, le coeur lourd, entre en boutique de commerce. L'avenir apparaît bouché à jamais. Mais le père décèdera quelques mois plus tard et c'est la mère, Johanna, qui délivrera le fils de ses obligations. Il pourra dès lors reprendre librement ses études et s'adonner à cette passion de la connaissance qui le mènera bientôt à rédiger "Le monde comme volonté et représentation".