CE QUE LA PHILOSOPHIE M'A EPARGNE : Schopenhauer
Vers la fin de sa vie Schopenhauer déclarait :"Ma philosophie ne m'a rien apporté mais elle m'a beaucoup épargné". On devine aisément quels sont les maux qu'il s'est de la sorte épargné : passions diverses, attachements excessifs, soucis obsédants, tristesse, envie, peur, etc. C'est le langage traditionnel de la philosophie morale depuis l'Antiquité, et sur ce point notre homme n'a guère innové. Il est plus surprenant de l'entendre dire que" sa philosophie ne lui a rien apporté" quand on sait la très haute idée qu'il se faisait de ses idées personnelles. Il dit à peu près - je cite de mémoire - quoi qu'il en soit de moi par ailleurs, je suis l'homme qui a écrit "Le Monde comme Volonté et comme Représentation". C'est, je l'avoue volontiers, un titre de gloire remarquable, qui lui vaut l'éternité de la reconnaissance des nations. - Sauf que, pour lui comme pour les autres, on compte sur les doigts d'une main ceux qui en auront souci.
Reste que cette phrase de Schopenhauer permet de pointer ceci : si vous cherchez le bonheur vous ne le trouverez pas dans la philosophie. Allez plutôt dans les ruelles plus humbles, plus confortables, plus aisées de l'"eudémonologie", l'art d'être heureux ("Aphorismes pour la sagesse dans la vie"). Schopenhauer lui-même tient ce double discours : la philosophie pour la vérité, qui n'a que faire du bonheur ; l'eudémonologie, pour vivre sinon bien, du moins le moins mal possible, en s'épargnant justement ces maux qui font tant souffrir la plupart des hommes. Cela dit, il est assez savoureux, en lisant ses carnets intimes, publiés sous le titre "Eis eauton" (pour moi-même), de surprendre ici, dans le concret d'une existence, les confessions troublantes d'un homme déchiré, rongé par l'anxiété, colérique, misanthrope, aigri par la persistante ignorance où le public tient son ouvrage. Et quand viendra la reconnaissance, tardive et bruyante, il est trop tard pour corriger les aspérités de son caractère.
La philosophie est-elle une connaissance mélancolique ? Je crois qu'il en va avec elle comme avec la psychanalyse. Vous connaissez sans doute ce mot qui court : avant la cure analytique je souffrais de nombreux symptômes sans comprendre pourquoi. Maintenant, après la cure, je souffre toujours des mêmes symptômes, mais je sais pourquoi ! - Par Zeus, voilà un formidable bond en avant dans la connaissance ! La philosophie, de même, fait un remarquable diagnostic des maux, passions, erreurs et errements, dressant soigneusement le tableau nosographique et étiologique de nos infirmités, puis elle nous laisse tout nus sur le rivage, comme Robinson après le naufrage - et qu'il se débrouille comme il peut sur son île !