LE DESTIN : RILKE
"Cela s'appelle destin : être en face
Et rien que cela, et toujours en face"
Dans la huitième Elégie de Duino, Rilke s'interroge : quel est l'espace propre de l'humain, dans quelle sorte d'espace se meut il, ressent il et pense-t-il ? Ce n'est certes pas l'espace prodigieux de l'Ouvert, mais un espace quadrillé, mesuré, délimité, avec un avant et un après, avec mille rapports de tous côtés qui l'enserrent dans la dépendance et le souci. C'est le monde du concept, de l'interprétation, du travail et de l'utile. Et pourtant, tout au fond de nous, persiste le souvenir d'un monde autre, d'un monde d'avant notre monde, d'une patrie à jamais perdue :
"Tout ici est distance
Et là-bas tout était souffle. Après cette patrie première
La deuxième lui est douteuse et venteuse."
Rien n'est stable, assuré dans ce monde où l'humain est jeté. Inutile de convoquer les croyances religieuses : le destin, très concrètement, c'est cela : "être en face" - de quoi, de qui ? Peu importe, il y a toujours quelque chose ou quelqu'un qui fait face, à quoi nous serons rapportés, jamais le vide d'une existence sans frontière, jamais l'ouverture illimitée, hors du temps.
Que faisons nous ? Nous mettons de l'ordre, et les choses se défont. Nous mettons de l'ordre à nouveau, et les choses se défont encore, et nous voyons à peine que nous-mêmes nous nous défaisons. Mais que pourrions nous faire d'autre ? Ce monde second, ce monde que nous bâtissons, que nous revendiquons, n'est-il pas, de par sa nature même, voué à la déréliction ? Ne sommes nous pas, comme ce voyageur qui regarde derrière lui la vallée perdue, ceux qui s'éloignent et toujours prennent congé ?
L'essentiel, peut-être, tient à ceci : ne pas dogmatiser le langage, tenir ouverte une fenêtre sur la forêt, sur l'univers des bêtes, sur le flux mélodieux des rivières. Le poète, chercheur d'espace, nous rappelle à une autre destination que l'utile : l'ouverture infinie à ce qui fut, qui est et qui sera.