POURQUOI ECRIRE ?
Pourquoi écrire ? Pour passer le temps, pour se hausser du col, se faire reconnaître et admirer, pour se démarquer, pour intervenir dans le débat public, pour se resserrer sur soi, et mille autres raisons, avouables ou pas. Certains disent : pour ne pas sombrer. D'autres espèrent de l'écriture un bienfait thérapeutique. Mais au total je distinguerai deux orientations majeures. La première considère qu'il s'agit de lutter contre l'érosion, l'entropie générale et particulière, la déperdition, l'usure, et de repousser la mort. En fixant par la lettre on espère barrer le processus de décomposition, arrêter le temps. D'où la pyramide, cette lettre de pierre, les hiéroglyphes, les textes sacrés, les enseignements des maîtres de sagesse. Evidemment on peut contester l'efficacité de cette politique puisque ces divers monuments de l'imagination et de la pensée s'étiolent fatalement, et que le temps, ce maître invincible, emporte tout. Ce qu'il en reste, lorsqu'il en reste quelque chose, ne vaut plus qu'à titre d'archive, de témoignage qui lui-même s'étiole avec le temps. On admire encore les pyramides mais l'intense vie spirituelle qu'elles exprimaient nous est à jamais inaccessible.
La deuxième tendance, tout à l'inverse, consiste à abandonner la lutte contre le temps, le sot projet de fixer ce qui s'écoule comme de l'eau, et singulièrement à rajouter, s'il se peut, du mouvement au mouvement, redoublant dans une sorte d'ivresse bacchique le consentement au temps par une affirmation surnuméraire du temps. D'où un renversement de la fonction de l'écriture, et du texte. Car enfin le temps est avant, pendant et après, il ne connaît aucun suspens (en dehors de l'imagination qui s'imagine le fixer). Il traverse de part en part le sujet écrivant, avant l'acte d'écrire par la tension, le désir ou la nécessité, pendant sous la forme de l'écoulement des idées et des mots, et après, dans la résonance que laisse l'épreuve de l'écriture dans la sensibilité de l'écrivant.
En toute rigueur le texte n'a pas de commencement ni d'achèvement. S'il constitue un tout qui paraît fini et autosuffisant ce n'est là qu'une impression superficielle commandée par la convention. Il en va du texte comme de l'événement - où est son origine, son commencement, où est sa fin ? Il est un moment dans le processus général que l'on isole arbitrairement comme s'il avait une existence en soi et par soi. Mais il pourrait fort bien commencer ailleurs, et retentir bien plus tard, sous des formes imprévisibles.
Peut-être le poète sera-t-il, plus que le prosateur, sensible à cette conception de l'écriture. Il ne rédige pas de traité, de somme théologique ou philosophique, il n'est pas obsédé par la clarté rationnelle, le souci de convaincre, tout à l'inverse il s'élance hardiment dans ses associations, il poursuit tout éveillé un rêve nocturne qui l'inspire, il saute à pieds joints dans l'aventure des mots, "à sauts et gambades" il fait en se laissant faire, il va comme va le vent. Quant au lecteur de poésie il procède de même, ouvrant le livre au hasard, feuilletant de ci de là, revenant et repartant, lecture libre et ouverte, toujours recommencée, toujours du premier jour.
Le miracle Montaigne, dans ses meilleures pages, tient à ce que la philosophie même, en dépit de son aridité, se voit, par la grâce d'une démarche inouïe, transmuée en poème. De lui aussi je dirai qu'il assume la fertilité et la destructivité d'un temps qui précède et qui suit, s'il est vrai que le texte, dégagé des prétentions de vérité universelle, se met à chanter et courir, entraînant le lecteur dans sa course.