QUE CHERCHONS-NOUS ? (2) - DU RETOUR
Que cherchons-nous ?
Plus j'y pense plus m'apparaît, l'âge venu, que c'est nous-mêmes que nous cherchons à travers les mille séductions et illusions auxquelles nous avons cédé quelque temps, et qui ont vite révélé leur inanité. Le jeune se précipite assoiffé vers le monde, il piaffe d'impatience et de passion, il veut tout voir, tout conquérir, tout épuiser. Certains resteront indéfiniment des jeunes gens, jusqu'à la fin leur avidité leur tiendra lieu de boussole. A peine prennent-ils le temps de se poser entre deux courses, entre deux aventures, insatiables, et au fond toujours déçus, secrètement lassés de la banalité des choses. Peut-être ne peuvent-ils pas se l'avouer, car cet aveu ruinerait de fond en comble toute la logique de leur existence. Aussi repartent-ils derechef à l'exploration de quelque continent oublié.
C'est à la quarantaine, fort souvent, que se produit un renversement, favorisé par une crise des valeurs. Après l'expansion de la force, le déploiement et la conquête, vient le temps du resserrement : installation dans la vie professionnelle et familiale, repli relatif sur la sphère privée. Le sujet découvre avec angoisse que le temps passe, que la jeunesse est derrière lui, que les parents disparaissent, qu'il est grand temps de revenir à soi, de se convertir à l'essentiel, de vivre intensément le temps présent - en évitant de se perdre dans les décours d'inutiles et de fastidieuses dilapidations. On s'aperçoit qu'on a oublié de cultiver les véritables vertus et les véritables plaisirs. On soupçonne qu'il existe une question décisive, que l'on ne parvient pas encore à exprimer dans sa lumineuse simplicité : elle est là et pourtant elle se dérobe encore, l'esprit n'est pas encore mûr.
Le vieil homme qui a la chance de n'être ni gâteux ni caccochyme, dont l'esprit a conservé intelligence et intuition, peut porter très loin la compréhension des choses essentielles dans leur rapport intime avec la fugacité universelle. Hélas trop souvent la mort arrive de l'extérieur, un accident, un trauma, une maladie, brisant net la ligne de la vie. Ces morts-là arrivent trop tôt, par elles l'existence conserve un caractère d'inachevé, d'esquisses malencontreusement interrompues : Lucrèce, Pascal, Mozart, Van Gogh, et tant d'autres, fauchés dans la fleur de l'âge. Supposons que notre homme franchisse en bonne santé mentale ces diverses embûches, et que, comme Sophocle ou Démocrite, il atteigne une claire nonantaine, que peut-il désirer qu'il n'ait pas désiré jusque là, au delà des souhaits ordinaires, factuels et éphémères ? Je crois que la courbe de la vie, qui dans un premier moment tend à l'expansion, à la plus forte affirmation, entame vers son milieu un mouvement inverse, esquissant un demi cercle, avant de se refermer à la fin, en consommant le retour. C'est vraisemblablement le mouvement de la vie, exprimé dans la symbolique des Trois Fileuses : l'une qui donne le fil, la seconde qui le développe, la troisième qui le coupe, et ainsi, en effet, la fin rejoint le début, et tout est dit.
Je ne dis pas que nous désirons la mort, mais que la mort est le prix que nous payons dans le désir de retour. Le vieil Indien qui a assisté impuissant et révolté au massacre de son peuple, que peut-il imaginer, assis sur le seuil de sa baraque, si ce n'est le beau pays qui était jadis le sien, les troupeaux de bisons innombrables, les chasses enivrantes, les fêtes et les guerres, et voici qu'il redevient le beau jeune homme d'autrefois, et qu'il sourit - alors même qu'il sait bien que son corps pourrira dans la terre et que bientôt nul ne se souviendra de lui, et pas même de son nom. Mais lui se sait. Il a bouclé la boucle, et en dépit de tout, tout est bien.
Ces considérations peuvent paraître baroques. Pourtant elles rejoignent, de manière imprévue, inopinée, les intuitions antiques des sages, attentifs plus que nous au mouvement universel, et qui ne décrient pas les attraits du retour, qui expriment obscurément l'universelle nécessité. Voyez Lao-Tseu :
"Atteins à la suprême vacuité
Et maintiens-toi en quiétude
Devant l'agitation fourmillante des êtres
Ne contemple que leur retour
Les êtres divers du monde
Font retour à leur racine".
Anaximandre dit cela dans son propre langage. De l'Apeiron jaillissent les êtres, à l'Apeiron ils retournent "selon la nécessité", ce qu'on appelle "temps" mesurant un écart qui pour le sujet est l'essentiel, mais qui du point de vue de l'éternité n'est pas même un point dans l'infini.
Nous posions la question : que cherchons-nous ? Héraclite, voici vingt cinq siècles, avait écrit : "Je me suis cherché moi-même". Ce moi-même se cherche parce qu'il s'est perdu (en route) et que tous ses efforts, s'il est vaillant et désireux de savoir, dans les accointances du monde et du temps, visent à lever le voile (alètheia), à déchiffrer l'énigme. Se connaissant soi-même l'homme éclairé poura "connaître l'univers et les dieux" (sentence delphique). Plus modestement, je dirai qu'il accepte de se considérer, lui et tous les hommes, soumis à la loi de nature qui précipite les êtres dans le risque de l'existence avant de les reprendre et les dissoudre, comme s'ils n'avaient jamais existé.