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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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1 décembre 2021

DES ILLUSIONS DE L' ECRITURE

 

C'est une tentation rémanente : j'ai beau la repousser, la circonscrire, elle revient toujours, en dépit de moi et de mes bonnes raisons. Je rêve périodiquement à ce sot projet de faire tenir dans une oeuvre courte, dense, exhaustive, l'essentiel des idées que j'ai si laborieusement conçues au fil de tant d'années de recherche. Alors que je me lançais jadis dans l'entreprise, à chaque fois j'étais désorienté, découvrant de nouvelles possibilités qui modifiaient ce que je tenais pour un résultat acquis et définitif. J'expérimentais en moi-même ce fait déplaisant que rien n'est jamais acquis, jamais définitif. Un texte ne délivre jamais de vérité intangible, il est emporté comme toutes choses dans le courant du Fleuve, et ne peut valoir qu'à titre de relais, de tremplin provisoire pour de nouvelles découvertes.

Dans les derniers mois de sa vie, pour fixer les choses, pour empêcher d'éventuelles trahisons de sa pensée, Freud entreprend un Abrégé de Psychanalyse qui devait faire autorité pour ses disciples, praticiens et lecteurs. Mais il mourut pour ainsi dire la plume à la main, et l'ouvrage est inachevé. L'obsession de Freud c'était la théorie des pulsions. Il ne pouvait supporter que l'on voulût l'amender, la corriger, par exemple en éliminant la pulsion de mort, ou que l'on contestât la dimension sexuelle, omniprésente. Estimable projet, mais qui ne valait en somme que pour lui-même, et qui n'a rien empêché.

Il y a je ne sais quelle mégalomanie chez les auteurs de livres, et surtout des livres théoriques : l'homme est seul devant sa page, il rassemble autour de lui toutes sortes de documents, d'essais, d'idées, de réflexions où il ne saurait démêler clairement ce qui vient de lui et ce qui vient d'autrui, et comme un démiurge onmipotent et souverain il ordonne ce monde à sa convenance, oubliant au passage que les idées ne sont pas des choses, et qu'en toute rigueur il n'agite que du vent. Dans le meilleur des cas il contribue à modifier des représentations, à décourager la bêtise et le fanatisme, ce qui n'est pas rien, mais jamais il ne peut agir directement sur la réalité. 

Lorsque Montaigne déclare que la philosophie n'est jamais qu'une "poésie sophistiquée", sa pointe touche au plus vif. Par là il reprend la fameuse thèse pyrrhonienne qui stipule que l'activité dite philosophique "se borne à proférer et à raconter, sans rien déterminer". L'essentiel est de ne pas se laisser prendre au jeu (du langage, de la croyance aux vertus du langage), de rétablir vigoureusement la distance, de changer de plan avant que d'être happé par les illusions de la pensée, de la parole et de l'écriture.

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