DES MOTS ET DES CHOSES (II) : Montaigne
"Il y a le nom et la chose ; le nom c'est une voix qui remarque et signifie la chose ; le nom, ce n'est pas une partie de la chose ni de la substance, c'est une pièce étrangère jointe à la chose, et hors d'elle" (Montaigne, II, 16 - De la Gloire)
Le mot cheval ne hennit pas. Le mot chien ne mord pas. Et ainsi de suite. Nous affublons les choses de divers caractères et qualités, nous les rangeons dans des catégories controuvées, les combinons et les tordons en tous sens, et nous en venons à croire que par là nous les empoignons et connaissons : ombre et fumée qui nous agréent et nous égarent : words, words, words !
Le mot ne contient rien de plus que ce que nous y mettons. A dire vrai il nous fait davantage chanter que savoir, suscitant des passions sauvages qui n'ont nul rapport aux choses. Pour le mot voilà des gens qui s'enrôlent, prennent les armes, montent au créneau, perdent la vie. Nos querelles ne sont que langagières, et d'autant meurtrières. Ce qui montre que la vraie destination du langage, sa véritable raison, c'est de cimenter les groupes, de faire lien, d'obliger, de créer des solidarités et des hiérarchies, de faire miroiter des idéaux, et nullement de rendre compte de la réalité.
La langue élabore un gigantesque tissu de relations verbales qui recouvrent la réalité, l'obscurcissent, la figent, la déforment, selon les besoins du corps social. Ce sont deux plans vraiment séparés, et si nous voyons un rapport entre les deux ce rapport est immotivé (pourquoi tel mot plutôt qu'un autre ?), arbitraire, conventionnel. Cette opération de collage artificiel est entreprise dès l'enfance, renforcée tout au long de la vie, si bien que nous en venons à penser que le mot dit la chose, et qu'en général le langage dit le vrai. C'est au sens propre une opération de magie : on se persuade que savoir le mot c'est savoir la chose, oubliant le fossé abyssal qui sépare ces deux ordres.
Pour autant cesserons-nous de parler ? Certes non, mais nous savons un peu mieux distinguer les plans, ce qui devrait nous éviter les erreurs les plus grossières, à défaut de dire ce qui est. Il vaut mieux se ranger à la maxime de Démocrite : nous ne savons pas ce que sont les choses en elles-mêmes, en vérité.