"PAS PLUS CECI QUE CELA" : Pyrrhon
Si on prend au sérieux la formule pyrrhonienne du "ou mallon" - pas plus ceci que cela - on fait éclater la conception traditionnelle de l'être, qui organise notre relation aux choses, supposées être, aux autres humains, supposés être, et à soi-même, supposé être. "Mais, dira Montaigne, d'où tirons-nous ce statut d'être, nous que ne sommes qu'une éloise dans le cours infini d'une nuit éternelle" ?
Il s'agit bien d'un cours, mieux encore d'une course, car tout va, rien ne dure. Où donc serait l'être du sujet ?
Mais ne basculons pas dans l'erreur opposée : ne parlons pas de non-être, ou de néant. Nous ne sommes pas plus que nous ne sommes pas, ni être ni non-être, ni un intermédiaire, ni une synthèse des deux. Etre et non-être se mirent dans le même miroir, échangeant leurs grimaces.
Que le sujet soit une catégorie utile dans le champ social nul n'en dopute : il faut bien établir une identité, laquelle fonde la responsabilité civile ou pénale. On parlera de même d'un sujet psychologique, conscient de soi et du monde. Mais tout cela n'autorise en rien d'en conclure à quelque substance stable, identique à soi, voire immortelle. Ni de basculer dans l'affirmation pathétique du néant. Bouddha disait : ni éternalisme, ni nihilisme.
Il est très difficile de penser et de parler sans utiliser ce fichu verbe être qui nous plombe et nous enchaîne. Mais il faut essayer, par exemple en disant, comme les Antiques : "la raison pour laquelle ils posent les apparences c'est qu'elles apparaissent". Admirable tautologie qui écarte toute spoliation doctrinale, tout détournement idéologique. Ce qu'on dit des choses on le dira tranquillement du sujet, en déplaçant le regard vers la vérité de l'apparaître, du mouvement, de la relation, de la disparition. "Je" ne suis pas plus ceci que cela, et ce que crois tenir est comme l'eau qui glisse entre les doigts. Et "je" de même.
Le maître, le seul maître universel c'est le temps. Certes non ce temps que nous croyons encapuchonner dans nos pauvres catégories, temps de la montre, de la production et des échanges, mais le temps cosmique, inconcevable, qui emporte toute chose dans sa course, temps créateur et destructeur, innocent, irresponsable, dont Héraclite disait : "le temps (Aïon) est un enfant qui joue aux dés, royauté d'un enfant".