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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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20 mai 2021

"NATURE AIME A SE CACHER" : (2)

 

Phusis kryptesthai philei : nature aime à se cacher. C'est un mot d'Héraclite qui résonne à travers les siècles, à la manière des paroles de la Sibylle qui se font entendre pour mille ans.

Mais de quelle nature parle-t-il ? Le moderne, formé à l'école de la science, se précipite sur le sens qui lui semble évident : la nature c'est l'univers physique, c'est l'ensemble des données qui ne sont pas transformées par la culture. Qu'elle aime à se cacher ne peut signifier qu'une chose : ce que sont les choses en tant que telles nous est difficile, voire impossible à savoir. Le monde est opaque et nos connaissances sont imparfaites.

Il n'est pas sûr que phusis, pour Héraclite, désigne la totalité des choses. Tantôt il utilise le terme de kosmos (le monde), tantôt ta panta (toutes les choses). Le monde se donne à voir pour celui qui est éveillé. Dire ta panta c'est faire signe vers une énumération, une addition de choses, plutôt que vers une unité substantielle - ce que désignerait le terme to pan, le tout. La caractéristique de ce monde, avec toutes les choses qui le composent, c'est d'être là. On peut se contenter de le voir tel qu'il est et le chanter, comme fait le poète, ou chercher à y déceler la loi secrète.

Phusis dérive du verbe phuo, pousser, croître. Phusis c'est d'abord la croissance, la puissance de production, la modalité de production, d'où une nature particulière, une manière d'être particulière, une "nature" particulière. Dans le texte homérique le terme est utilisé pour qualifier un homme particulier (la nature d'Achille), un tempérament, un caractère, un style. En généralisant cette idée nous dirons qu'il y a autant de natures que d'êtres, chaque être étant selon sa nature propre.

Mais si nature c'est d'abord la croissance cela signifie qu'il n'existe pas de stabilité définitive, que tout être se déploie selon le temps, entre sa naissance et sa mort. La nature de cet arbre est de naître, de croître, de fleurir tant et tant d'années, puis de dépérir. Sa nature, bien qu'originale et singulière, ne peut se saisir en aucun moment du temps, si le moment présent abolit le moment d'avant, pour étre aboli à son tour par le moment suivant. La difficulté est de penser une nature qui n'est ni stable ni fixe, soumise à la loi des contraires : génération et corruption, formation et destruction. Tout est mouvement, transformation, à l'infini.

La formulation d'Héraclite : nature aime se cacher, pourrait faire penser à une intention délibérée de la nature. Mais la nature ne veut rien, ne déteste ni n'aime. Il se trouve simplement que l'homme, qui veut en sonder le secret, rencontre de grandes difficultés, du fait précisément que la nature n'est pas immobile, que tout coule et que "le même homme ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve". Si la nature se cache ce n'est pas au sens de la dissimilation de quelque mystère impénétrable, c'est que la nature de la nature est de fuir et d'échapper.

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