DE LA PUISSANCE DESTINALE
La femme, dit-on, donne la vie. Se souvient on que donnant la vie elle donne la mort ? La vie d'une main, la mort de l'autre. Encore n'est-ce là qu'une image : vie et mort forment un couple indissociable, une réunion nécessaire de deux contraires. Ce temps relatif compris entre les deux bornes de la naissance et du décès les Grecs l'appellent "moros" : destin, lot destinal octroyé à chacun, destin de mort.
On peut estimer que la puissance qui destine c'est la Moira souveraine, ou les dieux, ou la fatalité. Mais plus prosaïquement ce sont les parents qui mettent en mouvement la roue, laquelle suivra sa propre pente, dans l'ignorance de ce qui la détermine. D'où les images traditionnelles du samsâra, le cycle de la vie et de la mort, avec en plus, dans certaines traditions, la malédiction d'avoir à parcourir ce cycle un nombre incalculable de fois. On peut concevoir que cette perspective funeste ait pu engendrer des mystiques de la délivrance et un dégoût prononcé pour les affaires de ce monde.
Je puis toujours affirmer que par ma pratique spirituelle j'échappe à la kyrielle des réincarnations, il reste que dans cette existence ci je suis bel et bien enferré sous l'enclume de la mort : étant né je dois mourir. A partir de quoi il ne reste que deux attitudes possibles : ou la négation orientale (la vie est souffrance puisque toute chose va à la mort) ou l'affirmation homérique (aimer la vie en dépit de l'impermanence, le choix d'Achille). Mais encore une fois, cela ne change rien quant au fond, ce ne sont que des représentations brodées sur l'âpreté des faits.
Si l'intelligence gouvernait notre vie nous nous abstiendrions de procréer. Mais l'instinct, soutenu par la volupté, est le plus fort, et lui se moque bien de ce que devient la créature : son seul souci, son obsession, c'est de jeter par milliards des vivants dans l'existence, et puis que les vivants se débrouillent ! L'intelligence sait que le vivant est un mort en sursis, l'instinct n'en sait rien. A sa manière il est immortel, comme la Moira elle-même, parce qu'il ne se sert des individus que pour sa propre perpétuation.
Héraclite : « Etant nés, ils veulent vivre et subir leur destin de mort (moros), ou plutôt trouver le repos, et ils laissent après eux des enfants, destins de mort à naître » (traduction Conche).