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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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21 février 2021

DISPERSION et CONCENTRATION

 

L'épicurisme construit sa pertinence philosophique sur le rapport antagoniste de la dispersion maximale et de la concentration maximale.

Dispersion physique : des atomes en nombre infini agités dans l'infinité du vide. Pluralité des mondes, ou mieux, infinité numérique des mondes - ou des univers. Mais cette infinité est réductible à quelques lois fondamentales, qui sont valables partout, et qui commandent la réduplication du même dans la variété apparente. La connaissance ne consiste pas à comptabiliser les innombrables corps physiques - ce serait du reste impossible - ou à en décrire les propriétés, car les mêmes principes régissant tous les corps, il suffit de les appliquer à l'étude de l'objet, proche ou lointain. La pluralité exprime, dans le grand nombre, la pertinence de quelques principes aisés à connaître, à l'oeuve partout et toujours.

Dispersion anthropologique : on dit "les Grecs", par commodité, mais dans la réalité il y a des Béotiens, des Lacédémoniens, des Athéniens, sans compter ceux d'Asie Mineure ou de la Grande Grèce, à l'autre bout de la Grande Mer. Et puis il y a des Mèdes, des Perses, des Hindous, et sans doute, au delà, des peuples dont nous ne savons rien. Et pourquoi pas, dans l'immensité du cosmos, çà et là, des vivants qui nous ressemblent, ou qui sont tout à fait différents, menant une existence dont nous n'avons aucune idée. Et partout l'instabilité politique : une société se forme, dure quelque temps, et se désagrège. Voyez comment Alexandre fonde un gigantesque empire, et voyez comment en quelques années il se délite en royaumes, en satrapies ou principules rivales. Tantôt les Mèdes dominent les Perses, puis c'est le tour des Perses, puis des Macédoniens. Et ainsi de suite. A y regarder de près on voit qu'il n'y a pas d'Histoire, en tout cas d'Histoire ordonnée et rationnelle. Un regroupement humain ne dure pas plus, et souvent moins, qu'un corps physique. Rien ne se conclut jamais, tout évolue, tout continue. La dispersion temporelle vient redoubler la dispersion spatiale.

S'il en est bien ainsi il est parfaitement vain de fonder son existence sur les valeurs de la société à laquelle on est rattaché par sa naissance : la société n'est pas un corps, sinon par métaphore, c'est un ensemble disparate d'intérêts, de forces actives et réactives, de forces de liaison et de déliaison, mouvant, fluant et refluant, jamais identique à soi, instable par essence. On y vit, on y participe, mais le moins possible. La vraie vie est ailleurs.

A la dispersion universelle, à l'écoulement chaotique, l'épicurien opposera le resserrement maximal, la concentration maximale, sur cela seul qui peut faire centre : si le cosmos n'a aucun centre, aucun sens et ne fournit aucune norme, si les dieux, incorruptibles et bienheureux, séjournent dans un lointain galactique et n'ont que faire de nous, il reste la seule réalité qui est à notre portée : nous-même, corps-esprit pris dans le vertige du temps, mais qui peut, par la concentration, par la pensée juste, la parole juste et l'action juste, construire un îlot de sérénité. La fondation du Jardin vient parachever l'entreprise en construisant une sorte de contre-société. Si à terme le temps emporte tous nos édifices, si la mort a forcément le dernier mot, puissions-nous, dans le temps même qui est nôtre, élever notre vie par la conscience et la résolution. 

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