LAISSER VENIR LES MOTS
Quand se défait la structure linéaire du discours, quand la pensée trébuche et vacille, quand l'ordre symbolique menace de s'effondrer, il reste, heureusement, ces bribes de mots venus on ne sait d'où, qui brillent comme des vers luisants dans l'obscurité. Des mots désaccordés, erratiques, sans rime ni raison, hors sens, derniers feux d'un incendie qui s'éteint. Il faut précieusement les accueillir, les cueillir, les recueillir, avant qu'eux aussi ne chôment, et que la psyché toute entière ne sombre dans l'aphasie. Entre le discours triomphal, sûr de lui, et le désert de l'âme, voici une tierce position, incommode, branlante, incertaine de soi, qui pourtant porte en soi, à demi mot, la vérité à naître.
C'est dans ce registre qu'on voit apparaître la forme singulière de la poésie, qui n'est pas un discours, sans pour autant basculer dans le silence. Disons que ces mots singuliers, qui échappent à toute logique de savoir et de maîtrise, jaillissent d'un fonds obscur et inconnu ; leur surgissement, que nul ne saurait programmer, fait que le locuteur (le poète en devenir), devient le spectateur passif d'un événement psychique dont la charge est suffisante pour provoquer un effet de langage : un mot, deux mots, quelque secrète accointance, un rythme qui s'impose de lui-même, et voilà un premier vers !
"Ange de lumière, où donc es tu, lumière ?"
Pendant une dizaine d'années, Rilke, retiré dans un château suisse, expérimente une incapacité totale d'écrire. Pourtant il nourrit un beau projet. Mais rien ne vient. Il décide alors de remplir des pages et des pages de mots sans rapport et sans suite, comme s'il craignait que les mots lui manquent, qu'il fallait les emprisonner, les contenir pour l'oeuvre qui devrait bien naître un jour.
J'ai moi aussi, trop souvent, l'impression que les mots me fuient : je sais bien qu'à telle expérience, à telle sensation, à tel aspect de la réalité correspond un mot précis, mais je ne le retrouve pas, je rue et je piaffe : en vain. Il faut attendre, laisser faire le travail de la mémoire.
Parfois un mot vient à la place d'un autre, appelé par un rapport inattendu. Sans doute n'est-ce jamais par hasard.
Les mots viennent, les mots repartent, que serions nous sans les mots ? Que deviendrait la vie psychique, rendue à la seule évidence de l'instant immédiat, sans possibilité d'imaginer, de faire chanter les sensations et les affects, sans tonalité différentielle, sans musique ?
Mallarmé disait : c'est avec des mots que l'on fait des vers. Peut-être la poésie est-elle ce degré zéro du dire, à flanc de silence, qui tire du silence ce minimum qui ouvre à la dimension la plus vaste. Dans un poème réussi tout est dit et chacun peut, en principe, s'y retrouver.