DU NATIF - et de l'art
Le lundi matin est toujours très difficile. Durant le week-end je me détourne complètement des activités intellectuelles, je me repose, je flâne, je marche, je rêvasse. J'oublie si bien mes recherches de la semaine que je sombre dans une sorte de mollesse hébétée qui ne va pas sans charme, mais si profonde que je me demande par la suite comment je pourrais m'en extraire. J'expérimente l'autre pôle de mon être, me laissant glisser dans l'incurie et le nonchaloir, quelque chose comme une enfance retrouvée.
Sous les strates superposées de la culture, la nature, de laquelle je m'étais détourné trop violemment, trop brusquement pour ne pas garder en moi une forme cuisante de nostalgie. De ces deux facettes opposées comment composer un ensemble harmonieux ?
Mais la nature, au fond du fond, nous ne savons pas bien ce que c'est. Mieux vaudrait dire : le natif, dans le sens où Hölderlin dit des Grecs qu'ils ont voulu édifier le domaine de l'art, que "le natif par eux fut chaumé", et qu'ainsi la Grèce, beauté sublime, a sombré. La nature des Grecs c'était l'élément "oriental", le feu du ciel, qu'ils ont progressivement délaissé au profit de l'opposé, la clarté de la pensée et de l'expression, jusqu'à se perdre finalement dans la rhétorique et le bavardage. Ce qui montre à l'évidence qu'à trop s'éloigner de l'élément originaire on perd la substance originale de la création.
La solution proprement harmonique eût été de naviguer du natif vers l'art en conservant les caractéristiques natives, ce qui est peut-être le cas chez Homère, ou alors de revenir au natif au terme de l'évolution, ce qui s'avère autrement difficile.
Et c'est pourtant ce qu'il faudrait faire. Un excès de culture assèche l'âme, pétrifie la pensée. L'esprit de nomenclature, pesant et soupesant, cataloguant et comparant, transforme la vivacité des productions vitales en spécimen de laboratoire, vaste charnier taxinomique et tératologique. Tout est mort, vitrifié, figé à mort sous le scalpel de l'abstraction.
Au sortir du lycée j'hésitais. J'avais beaucoup aimé la littérature. Je voulais être écrivain. J'aurais pu entamer des études de lettres à l'Université, mais réfléchissant, je me dis que ce serait le meilleur moyen de tuer toute inspiration personnelle. Quel est l'intérêt de connaître à fond les auteurs baroques du seizième siècle, les personnages de Racine ou la versification de Mallarmé - pour moi qui espérais ouvrir de nouvelles voies à la poésie, ou, au moins, écrire en mon propre nom ?
En ce domaine il est inutile, voire dangereux d'en savoir beaucoup. Il faut préserver le natif, en prendre soin, le cultiver sans l'idolâtrer. Il me semble que c'est l'émotion, en ce domaine, qui ouvre la voie à une certaine authenticité : ce que je sens est vrai pour moi, au moins dans le temps où je le sens. C'est le fondement de la poésie, c'est cela qui chante, qui résonne. Bien sûr cela ne saurait suffire, les beaux sentiments ne font pas la bonne littérature. Mais c'est ainsi que cela commence. Puis vient le métier : savoir attendre, savoir entendre, s'exercer, pratiquer, composer. C'est ainsi que la nature (le natif) et la culture (l'art) se soutiennent et se corrigent l'une l'autre. Harmonie des contraires.