OPPOSITION ET RETOURNEMENT
La philosophie débute inévitablement par l'opposition. Quelque chose se dresse devant l'esprit, que l'esprit ne parvient pas à assimiler. Platon s'estime choqué par le caractère fluant, transitoire, inconsistant des choses de ce monde. Diogène s'exaspère des conduites hypocrites, de "la fausse monnaie", des conventions absurdes et mensongères. Epicure s'étonne que les hommes entretiennent des croyances qui les vouent à la crainte et au malheur. - Le second temps consistera tout naturellement à chercher une solution, à poser l'idée supposée résoudre la difficulté : le monde intelligible, le retour à la nature, la vérité de la sensation etc. Et nous voilà enserrés dans un dualisme dont il sera bien difficile de sortir : le vrai et le faux, le bien et le mal, la vertu et le vice, la sagesse et la folie.
Ces oppositions sont sans doute nécessaires et inévitables pour la mise en route, l'éducation du débutant, mais le pratiquant découvre en chemin qu'elles sont de pieux mensonges. Il procède dès lors à une reconsidération critique, interrogeant la pertinence de l'édifice dans son ensemble. Parfois, dans une sorte de révolte universelle, il en vient à jeter le bébé avec l'eau du bain, tout près de verser dans la négation absolue : on m'a trompé, le monde intelligible n'existe pas en soi, ce n'est qu'une construction intellectuelle, séduisante mais fallacieuse ; ou, version kunique : il n'y a pas de retour possible à la nature, ce naturalisme échevelé n'est qu'une posture qui singe la prétendue vérité de la vie animale ; quant à vivre sans crainte, dans la sérénité de la sensation, cela serait beau si notre esprit était capable de se rasseoir dans la plénitude de l'instant, alors qu'on le voit s'éparpiller en tous sens, "faisant le cheval échappé".
La philosophie, le plus souvent, se plaît à construire des mondes hyperboliques, où nul ne peut vivre, pas même les dieux. On peut s'en gausser. Pourtant ces constructions, tout fantastiques qu'elles soient, ne sont pas inutiles : elles ont le mérite de tirer l'esprit de sa léthargie, de son sommeil narcotique, en posant un Bien désirable, en stimulant la recherche, en orientant le désir vers une fin. Mais ce désir, inévitablement, sera déçu. Alors que ferez-vous ?
C'est dans Bouddha que je trouve la démonstration la plus éclairante, développée en plusieurs strates. La première est bien connue. C'est la vérité de la souffrance, de l'impermanence et du non-ego. C'est le caractère douloureux, néfaste et tragique du samsâra, dont l'impétrant est invité à sortir par une espèce de saut athlétique, en direction du nirvâna, c'est à dire de l'extinction de la soif qui conditionne la souffrance. Fort bien. Mais alors surgit la question : qu'est ce que le nirvâna, où est-il, quel est ce sujet qui n'en est pas un ? Approfondissant sa réflexion le pratiquant découvre alors la vacuité, celle de son être, et celle de toutes choses, perçues dans leur impermanence, leur interdépendance et leur insubstantialité. Cette découverte, qui peut paraître tragique, ouvre le chemin, pourtant, au dépassement du dualisme : si tout est vide on ne peut opposer un monde à l'autre, le nirvâna au samsâra, le vrai au faux, le bon au mauvais. Toutes les catégories, tous les concepts, toutes les références volent en éclats, il ne reste que les choses telles qu'elles sont, débarrassées de leurs étiquettes et des projections dont nous les affublons.
En dernière analyse le nirvâna et le samsâra sont indissociables : ce ne sont que des manières de parler, et, en toute rigueur, il faudrait éviter d'en parler. Le point-pivot c'est l'expérience de la vacuité, c'est là que peut se produire le retournement : dorénavant il ne s'agit plus du tout d'aspirer à un monde meilleur, de rêver quelque idéal de vie et pensée, de courir, de s'agiter, d'opposer et de contester, et pas davantage de se condamner soi-même, ou de se glorifier. Au nom de quoi le ferait-on ?
Sérénité, quoi de plus beau que la sérénité ? La langue allemande possède un mot remarquable : "Gelassenheit", que l'on traduit par calme, placidité, tranquillité - on songe à la "tranquilla pax" de Lucrèce - mais le mot renvoie d'abord à "lassen", laisser. Gelassenheit serait l'aptitude ou l'art de laisser-être les choses dans leur naissance, leur développement et leur destruction. Idem pour nous-mêmes.