DES FICTIONS DE LA MEMOIRE
La mémoire du vieil homme est particulièrement sélective. Il a oublié ce qu'il a vécu hier et retrouve avec émotion des visages et figures, des impressions de sa petite enfance. Mémoire affective. Ce sont comme des ilôts ensoleillés qui surnagent à la surface de l'océan, où le regard, loin du présent et de ses soucis, va se rafraîchir. C'est aussi une stratégie de parade : plutôt que de considérer un présent qui mène inexorablement à l'échéance fatale, on se détourne vers le passé que rien ne peut nous ravir. Cela, qui a été, est toujours là, sera là aussi longtemps que je vivrai. De ce point de vue la mémoire est la sauvegarde de l'identité.
Emouvantes à cet égard sont les premières pages des "Rêveries du promeneur solitaire" de Rousseau, où l'auteur, qui se croit persécuté et seul au monde, trace autour de lui une sorte de cercle de familiarité amicale, ramassant dans ses mains nues des impressions, souvenirs, rêveries et fantaisies pour tresser un florilège à sa propre mémoire, vivant d'un côté, et déjà moribond, parlant déjà depuis les rives sombres de l'Hadès. Ce que peut la mémoire est certes essentiel à la conservation de soi, mais c'est aussi le signe d'une certaine caducité. Que valent ces souvenirs, de quelle vérité sont-ils les témoins, si le temps les modifie, les affaiblit ou les renforce, avant de les effacer complètement ?
On s'accroche à ses souvenirs pour ne pas couler. Qu'ils soient vrais ou faux, réels ou fictifs, ils sont toujours vrais pour le sujet qui les chérit ou les repousse. Ils sont vrais puisqu'ils font rire ou pleurer, qu'ils dessinent un continent où le sujet s'arrime, dans l'espoir de retenir le temps.
Il est bien difficile de distinguer, en cette affaire, ce qui relève de la mémoire et ce qui est le produit bâtard de l'imagination. D'où les tromperies volontaires ou non des autobiographies. Mais au fond du fond il est impossible de savoir ce qui s'est exactement passé. Nous ne faisons que travestir, fabuler, simuler et dissimuler au moment même où nous prétendons dire le vrai. "Voilà ce qui s'est passé" disons-nous. Mais nous devrions dire : "voilà ce que j'ai cru voir, de mon point de vue. Sans doute y a-t-il d'autres points de vue, mais je ne les connais pas".
Au tribunal on nous somme de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Obligation terrifiante, que nul ne peut satisfaire. A l'impossible nul n'est tenu.
Pour l'heure je retrouve, sans me préoccuper plus avant du vrai et du faux, les images chères de la maison familiale, la cour de jeu, la remise et le jardin, et le chien affectueux, ami précieux ce pauvre diable de chien enchaîné à longueur de vie, que je libérais de sa chaîne pour courir avec lui comme un endiablé, sautant, cabriolant, hurlant d'allégresse !
Des visages, aussi, qui viennent ces temps-ci peupler mes rêves : des parents, des amis, des vivants et des morts. Oui, c'est bien l'image d'une boucle. Ce qui nous a formé dans l'enfance revient dans le grand âge comme si la vie, si éparpillée, fragmentaire et morcelée, se recomposait elle-même, s'unifiait enfin dans le symbole d'une roue où le début et la fin se rejoignent et se superposent.