DU DEUIL ET DE LA DOULEUR
Freud remarquait avec pertinence que lors du décès d'un être cher nous savons bien Qui nous avons perdu, mais ne savons pas ce Que nous avons perdu. Ce que la personne représentait pour nous, quelle place elle occupait dans notre psyché, quelle valeur (objectale) elle incarnait. Ce qui est sûr c'est que nous nous trouvons comme amputés d'un membre, diminués, mutilés. Le moi se sent déchiré - et c'est plus qu'une image, c'est une expérience incontestable, dont témoigne le survivant par sa douleur et ses larmes.
Un des témoignages les plus émouvants est donné par Montaigne, à la mort de son ami La Boétie : "Depuis le jour que je le perdis, je ne fais que traîner languissant. (...) Il me semble n'être plus qu'à demi."
Dans nos amours et nos amitiés, l'autre élu est si profondément installé en nous, faisant corps avec nous, se mêlant intimement à nos affects, à nos fantasmes mêmes, qu'il en résulte un être hybride, un corps psychique à deux têtes, où l'une ne se pense pas sans rapport à l'autre. Sais-je bien encore ce que je veux, si tout ce que je veux est partagé, soutenu, confirmé, ou contesté par l'autre ? Dans les profondeurs, les investissements psychiques s'entrecroisent comme ces racines dont on ne sait trop à quel arbre elles appartiennent. Je sais bien qui je suis, je crois savoir qui est l'autre, mais à y regarder de plus près, je vois que les identités sont incertaines. Qui suis-je si l'autre vient à manquer ? Et qui est-il, lui qui me laisse et m'abandonne ?
Le deuil est une perte de l'autre, mais aussi une perte de soi. D'autant plus douloureuse que ces racines où se liaient notre destinée, sont brutalement arrachées : une grande part de mes propres racines sont arrachées. D'où ce sentiment de plaie béante. C'est cela la douleur : le corps frappé, le corps meurtri, et du même mouvement, le moi qui se vit comme blessure et déchirure. Le deuil est bien douleur, comme le note la langue : dol, douloir, douleur, deuil - le même mot.
Dans le deuil une partie de moi m'est arrachée. Comment vivre à présent, comment restaurer l'intégrité psychique ? Le corps, dans certaines conditions, est capable de restaurer, de cicatriser. Le psychisme y parvient plus difficilement. Parfois il faut des années. Parfois le deuil n'en finit pas, le sujet s'installant dans la douleur, qu'il oppose comme un fétiche à la cruauté du destin. Le plus souvent le sujet, après le temps du deuil, se sent capable d'investir de nouveaux objets de désir, et, comme on dit, "la vie continue". Mais ces nouveaux objets ne remplacent pas purement et simplement les anciens. On ne remplace pas une fille morte, ou un mari décédé. Ce sont d'autres objets, d'autres amours. Une autre histoire peut commencer, pour un sujet qui n'est plus ce qu'il était.
"Dis-moi tes deuils, je te dirai qui tu es". Nos deuils sont la part secrète de notre être, qui en disent bien plus long et plus profond que nos triomphes. C'est aussi la part tue, la musique silencieuse d'un sujet qui se réserve, qui ne s'étale pas au grand jour, qui met son honneur à protéger son intimité. Aussi cette douleur ne se clame-t-elle, en vérité, que dans l'espace clos de la psychothérapie.