DES MELODIES DE L'AME : fantaisie
Ce matin, depuis mon réveil, résonne en moi une très vieille chanson, mélancolique, douce et pénétrante, insistante comme un parfum :
Colchiques dans les prés
Fleurissent, fleurissent
Colchiques dans les prés
C'est la fin de l'été.
La feuille d'automne
Emportée par le vent
En rondes monotones
Tombe en tourbillonnant.
Je ne suis pas absolument sûr des paroles, mais certainement de la mélodie. Et je l'entends à la fois tel que je suis aujourd'hui, et singulièrement tel que j'étais, écolier de primaire. Instantanément monte, avec la mélodie, je ne sais quelle langueur, quelle tristesse sans cause, qui me font régresser vers le pays lointain des premières nostalgies. En ce temps-là, certes, j'ignorais ce que sont exactement des colchiques, mais je pouvais fort bien comprendre que l'été finissait, non par le raisonnement, mais par la mélodie elle-même, qui termine la strophe par un dégradé musical. De même pour la seconde strophe, qui se veut évocatrice des mouvements d'automne, et qui termine par le même phrasé que la première.
Je m'étonne toujours qu'on nous ait fait chanter, à l'école, des chansons résolument tristes, quand elles n'étaient pas tout à fait sinistres : à la plus haute branche - nous le pendouillerons. J'ose espérer que dans les classes, de nos jours, on apprenne et fasse chanter quelque chose qui élève l'âme au lieu de l'enténébrer.
Cette évocation inattendue de la chanson citée plus haut - d'où, par Zeus, m'est donc venue cette musique oubliée, de quel rêve nocturne dont je ne garde aucun souvenir ? - m'a fait penser tout de suite à ce poème bien connu de Gérard de Nerval, "Fantaisie" :
"Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber
Un air très vieux, languissant et funèbre
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Et voilà notre poète qui se laisse dériver vers l'évocation d'un chateau dans un parc ("C'est sous Louis XIII"), image sereine et belle, et voilà qu'une dame joliment vêtue apparaît, "blonde aux yeux noirs" à sa haute fenêtre - et soudain le poète se persuade qu'il l'a déjà vue, dans une existence antérieure, et qu'il s'en souvient.
C'est la mélodie , "un air très vieux" - la notation est capitale, qui entraîne le mouvement rétrograde vers le passé, avec sa tonalité "languissante et funèbre", vers l'image de la femme idéale à jamais perdue, qui rayonnait dans une région secrète de l'âme, à la fois perdue et immortelle, perdue et retrouvée, morte et vive dans la permanence invincible du fantasme. Deuil impossible, c'est la formule clinique de la mélancolie.
Il y a quelques dizaines d'années j'étais hanté, moi aussi, par une certaine mélodie "languissante et funèbre". Elle portait des paroles que j'ai oubliées depuis, qui exprimaient l'attente vaine d'un retour, retour de qui je ne saurais dire. Hélas, il ne revenait pas, comme dans une autre chanson, un peu plus enlevée celle-là :
Malbrough s'en va en guerre
Ne sait quand reviendra.
Et le retour est sans cesse différé.
Dans mon affaire Malbrough ne reviendra jamais. Je mettrai un certain temps pour l'admettre. Alors la mélodie, et les paroles, perdront leur signification, et l'oubli fera le reste.