DE L'USAGE DE LA PAROLE : PYRRHON
Diogène Laerce nous donne trois indications sur le style de Pyrrhon, le statut de la parole et son usage dans ses rapports au public. Elles sont données dans un relatif désordre. Tentons ici de les raccorder et d'en dégager le sens.
"Si quelqu'un le quittait au beau milieu d'un discours, il achevait ce discours pour lui-même" (IX, 63)
"On le surprit un jour se parlant à lui-même ; comme on lui en demandait la raison, il répondit qu'il s'exerçait à se rendre utile". (IX, 64)
"Dans les enquêtes (dialectiques), il n'était sous-estimé par personne, parce qu'il parlait en discours continu même en réponse à des questions. (IX, 64)
Mais ailleurs Diogène dit ceci : "Il faisait retraite et vivait en solitaire" (...) Souvent aussi il partait en voyage, sans prévenir personne, et il s'en allait rouler sa bosse avec des compagnons de hasard". (IX, 63)
Pourquoi ici plutôt qu'ailleurs, pourquoi Elis, la ville, le temple, l'agora, hommes et femmes de la cité, plutôt que les forêts, les chemins de montagne, "les compagnons de hasard", ou les animaux sauvages ? Ou l'inverse ? Le passage de l'un à l'autre est subit, impromptu, alogos : sans cause assignable. Imprévisibilité, spontanéité, arbitraire, entendons : qui ne relève d'aucune nécessité autre que la décision arbitrale.
Voilà un homme qui ne doit rien à personne.
La pratique de la parole s'articule à son contraire : l'aphasie. On passera de l'un à l'autre, et inversement, comme on passe de la sédentarité au voyage. Séjourner, partir - parler, se taire.
Quand il parle, d'après nos références citées plus haut, il tient un discours suivi, même en réponse à des questions, il ne s'interrompt sous aucun prétexte (même si l'interlocuteur le plante là), continuant de parler pour lui-même. Le discours est plus important que l'interlocuteur, il possède un caractère de nécessité supérieure, qui fait qu'il s'impose au parleur lui-même : on se parlera à soi-même dans la solitude autant que l'on parle à autrui. Les singularités individuelles s'effacent, leur pertinence se dissout dans un discours qui égalise toutes les positions possibles dans la suspension.
Si donc on se parle à soi-même c'est dans l'esprit de l'entraînement : "se rendre utile". Le pyrrhonien se rend utile en pratiquant une parole du dessaisissement : se libérer, se détacher des opinions, dogmes et représentations qui obèrent le jugement, créent les fixations mentales et déterminent les conduites aliénées. Nul n'est jamais définitivement à la hauteur d'une telle exigence : Pyrrhon lui-même a ses faiblesses comme ce jour où, attaqué par un chien, il se réfugie dans un arbre. La faiblesse n'est pas d'avoir grimpé à un arbre, mais d'avoir eu peur. Lui aussi, ce jour-là, avait oublié l'égalité intrinsèque de tous les phénomènes, et la nécessaire "apatheia" : la non-passion.
La question finale que nous nous poserons est de savoir dans quelle mesure la puissance de l'intellect, par la vérité du discours, est capable de réguler les flux émotionnels. Il est assez aisé de tenir un discours cohérent sur le non-attachement, la liberté de l'esprit, voire la non-différence des apparences, mais il n'est pas sûr que le coeur, et le ventre suivent. C'est là le point nodal où le moderne se détache des Anciens : la philosophie, décidément, n'est pas une thérapeutique.