TRANSMISSION GENETIQUE - et autres
"Vous disiez que vous n'étiez que le contenant d'un ensemble de gènes qui vous avaient été transmis et que vous transmettriez à votre tour à la génération suivante. Et qu'en dehors de cette fonction vous n'étiez qu'une motte de terre". Ce sont les propos d'un personnage du dernier roman de Haruki Murakami : le meurtre du Commandeur.
La motte de terre est une image qui surprend, en contradiction flagrante avec l'idée de transmission génétique. Dans le cours infini des générations où chacun n'est qu'en relais transitoire, qu'est ce que le moi ? Une motte de terre. Un agglomérat aléatoire dont la forme apparente se défait aussi vite qu'elle s'est constituée. Même la motte, qui, un temps, peut donner l'illusion de la consistance, est emportée dans le mouvement général, qui n'est pas seulement celui de la transmission génétique, mais qui emporte tout, les astres, les dieux et les hommes.
Nous recevons la vie, nous la donnons, nous mourons. Mais, donnant la vie, nous donnons fatalement la mort. Héraclite : "Etant nés, ils veulent vivre et subir leur destin de mort, ou plutôt trouver le repos, et ils laissent après eux des enfants, destins de mort à naître". C'est là le tableau implacable de la vie dans sa dimension animale, biologique, répétitive, déterminée par le pur vouloir-vivre : le chat, engendré par des chats, met au monde des chats qui engendreront et mourront. Qu'est ce qui distingue ce chat du chat qui vécut avant lui et de celui qui vivra après lui ? Et nous de même, soumis à la loi de répétition. L'individu est un relais "fonctionnel" et s'il peut développer quelque originalité, celle-ci est vite noyée dans le cours impersonnel qui balaie les générations.
Sous un certain aspect c'est là l'image du samsâra, le cycle de la vie et de la mort. Quand l'esprit s'éveille il entre en conflit avec la nécessité aveugle, il s'insurge de tout son être, il exige une issue, il travaille à se donner une issue. Les uns, refusant la mort, tels les Pharaons d'Egypte, se font embaumer pour entrer purs de toute souillure dans l'immortalité. On invente une âme pour faire le voyage. D'autres, plus profondément, récusent la transmission et refusent de procréer : célibat, abstention sexuelle, ascétisme (c'était le voeu de l'oncle Arthur, mais ce ne fut qu'un voeu "pieux", tant il est difficile de vaincre la puissance des pulsions, qui nous attachent violemment à la vie). D'autres enfin, comme Héraclite, refusent tout simplement de se laisser réduire à la vie animale et développent la puissance de la pensée : l'intelligence, libérée de la tutelle des passions, s'élève à la contemplation du tout : la véritable demeure sera celle du Logos, connaissance, expressivité, vérité.
Les philosophes construisent avec ténacité une contre-culture, avec ses lois propres, ses objectifs particuliers, ses valeurs pro domo, inventant une autre sorte de transmission, d'esprit à esprit, qui vise elle aussi une sorte d'immortalité : voyez les écoles philosophiques dont quelques unes traversent les siècles. Transmission symbolique, détournement, duplication, vie plus haute que la vie, idéal et beauté.
Il y a dans toutes ces tentatives quelque chose de pathétique, à la fois admirable et dérisoire. Car au bout du compte rien ne change : une génération enterre l'autre. Ce que nous appelons l'histoire n'est que la longue contemplation d'une nécropole. "Ils laissent après eux des enfants, destins de mort à naître". Tous les mythes que nous élaborons pour injecter du sens ne valent au total qu'à titre de stimulant, expédients visant à corriger la trajectoire, ou à l'interrompre, mais qui, comme dans la tragédie, en viennent au bout du compte à confirmer la nécessité. Tel Oedipe, croyant fuir le destin, qui accomplit le destin. L'intelligence qui s'oppose à la vie, qui invente une autre vie, vient au secours de la vie.