De la PRISE de CONSCIENCE
Dans les articles précédents j'ai soutenu la thèse, d'ailleurs fort classique, que la prise de conscience est l'agent principal qui permet d'introduire une variable, une déclinaison, une dérivation par rapport au déterminisme psychique, exprimé en termes de causalité aveugle - le karma. Mais il ne suffit pas de le dire, il importe d'en examiner la nature et les conditions.
Il est à peu près impossible de dire ce qu'est la conscience. Quand on cherche à la définir on en vient à remplacer un mot par un autre, ce qui n'éclaire guère. Mais on peut décrire certains phénomènes psychiques très familiers comme la perception : percevoir c'est être conscient de la réalité d'un phénomène. Par exemple je perçois la belle lumière d'automne qui joue aux franges des plantanes. Dans cet exemple conscience et perception sont identiques. Disons : conscience perceptive. C'est le niveau minimal. On voit d'aileurs que cette conscience perceptive est peu attentive, globale et syncrétique. Mais on peut se concentrer davantage, examiner les choses de plus près, étudier les rapports, les formes, les couleurs - on est passé à un niveau supérieur : conscience attentive. Remarquons que dans la conduite ordinaire de la vie nous passons régulièrement d'un niveau à l'autre en fonction des besoins et des nécessités.
Si nous passons maintenant à l'examen de la vie psychique nous constatons d'emblée qu'elle nous apparaît opaque, énigmatique et singulièrement changeante. Nous passons d'un état à l'autre, d'un sentiment à l'autre, d'une idée à l'autre, "ondoyants et divers", et comme étrangers à nous-mêmes : la perception endopsychique est très incomplète, très brouillonne, morcelée en fragments hétérogènes. Et pourtant il existe bien une continuité relative que nous pouvons repérer dans la permanence de certains objectifs, de certaines motivations qui induisent des comportements observables. Encore faut-il le remarquer : souvent ce sont les autres qui le remarquent alors que le sujet lui-même n'en voit rien, tel le cocu de la fable. La prise de conscience est imposssible en raison d'une forme de dénégation massive qui oblitère le jugement. La chose est joliment exposée dans Molière. Voici un maître de maison, époux d'une jeune beauté, stupidement entiché de Tartuffe, "un homme, un homme... un homme enfin" et qui ne voit point que ce triste sire courtise sa femme, projette de lui dérober toute sa fortune, de le mettre sur la paille, lui et toute sa famille : il faudra un retournement spectaculaire de situation, l'intervention de la justice du roi, pour lui faire admetre la duplicité du personnage. La prise de conscience ne se produit qu'à la faveur d'une catastrophe - manquée de peu.
Cet exemple nous met sur la piste : à quelles conditions une prise de conscience est-elle possible ? On voit que la mécanique de la répétition peut durer indéfiniment - c'est ce qui se passe dans tant de vies humaines soumises à un scénario inconscient implacable - sauf si surviennent soudain un événement extra-ordinaire, un trauma, une maladie, une dépression, un accident de parcours, une intervention externe, une levée du refoulement, une action en justice etc - et soudain tout change, ce qui paraissait vital, ce qui était ardemment désiré, tel amour, telle ambition, telle obsession, tout cela est brusquement dévalué, désinvesti, démonnaitisé. Il faut passer par cette épreuve du "vide", du désaisissement, il faut réapprendre à vivre autrement, jour après jour, trouver d'autres intérêts, faire jouer d'autres désirs. Dans cette épreuve, et dans sa résolution, le sujet, pour la première fois peut-être, découvre quelque chose de neuf : l'indétermination, vécue d'abord comme crise ou catastrophe, ouvre enfin à l'expérience positive de la liberté.