KARMA et CAUSALITE PSYCHIQUE
Le karma, sitôt que l'on écarte les enflures de l'imagination, se ramène à une idée extrêmement simple. Point n'est besoin d'invoquer la puissance divine qui imposerait quelque prédestination fatale, ou la conséquence funeste d'existences antérieures, comme on fait dans l'Hindouisme. Il suffit de dégager l'idée juste enveloppée dans de fumeuses spéculations, à savoir : nos actes ont des conséquences parce qu'ils s'inscrivent dans la réalité, et modifient peu ou prou la réalité. Le bon sens ou la prudence pratique consiste donc à évaluer, autant qu'il est possible, les conséquences de nos actes.
L'idée est simple et pourtant on voit très évidemment qu'elle est méconnue. Tel qui bat sans vergogne femme et enfants croit pouvoir échapper à la loi de rétribution. Après quelques années de mauvais traitements, l'épouse, excédée, lui plante un couteau dans la poitrine. Tel autre malmène et harcèle ses employés, qui se retrouvera au tribunal. Tel encore viole et tue des jeunes femmes pour assouvir quelque obscur désir de vengeance. Il peut certes échapper longtemps à la justice mais il est de fortes chances qu'un jour, par nécessité ou hasard, il fasse l'erreur qui le condamnera.
La rétribution peut venir d'autrui qui réagit en conséquence, de la justice qui vient statuer, ou de la réalité elle même qui vient casser le jeu de la répétition : "Quand il n'y a pas de limites il y a des bornes". Alexandre, qui a conquis l'Asie, est emporté par la fièvre.
Mais il est une autre idée qu'il faut examiner : qu'est ce qui pousse tel individu à poursuivre indéfiniment dans une voie unique, obsesionnelle et répétitive ? Quelle est cette force impérative et incontrôlable qui le conduit, malgré lui, à rechercher les mêmes objets, à pratiquer les mêmes actions, contre la raison, contre la prudence, contre le bon sens ? Les Hindouistes invoquaient le poids des incarnations antérieures qui auraient déterminé le cours de la vie présente : il y a du vrai et du faux dans cette idée. Le faux c'est la notion de réincarnation. Le vrai c'est qu'il existe bien une détermination psychique, mais celle-ci est à rechercher dans le passé de l'existence actuelle du sujet. La configuration parentale et familiale, les conditions psychologiques de l'enfance ont créé un scénario inconscient d'une extrême solidité qui va, dans l'ignorance et l'impuissance, exercer une action quasi irrépressible. Le sujet croit choisir mais il est choisi par le scénario, ou, comme disait Groddeck, il est vécu par le ça.
Le scénario de César, conquérant des Gaules et dictateur de Rome, était : "Plutôt le premier dans mon village que le second à Rome". Voilà qui est clair. La vie de César est l'illustration de cette sentence, jusque dans sa mise à mort par Brutus. Son karma c'est la suite fatale et implacable : victoire, tyrannie, assasinat.
Nous avons tous notre scénario inconscient. C'est lui qui détermine nos choix, nos répulsions, nos passions. Chez les uns le scénario est paisible et tranquille. Chez d'autres violent, agressif, dominateur. Et chez certains ouvertement meurtrier. Ceux-là relèvent de la justice ou de l'hôpital psychiatrique.
Ce développement ouvre évidemment à la question de la liberté. Comment pourrait-on être libre si l'on n'a aucune connaissance du scénario ? On ne fera que répéter en croyant agir par libre décret de la liberté. La seule solution c'est de prendre conscience, progressivement, ou soudainement, du scénario, pour en modifier les termes. Imaginons César ou Alexandre avoir échappé à l'assasinat ou à la fièvre, tirer ensignement de cette épreuve, et se convertir à la sagesse. Pour César la chose est difficile à imaginer. Elle l'est moins pour Alexandre qui aimait la compagnie des philosophes et qui avait déclaré, avant son départ pour l'Asie : "Si je n'étais Alexandre j'aurais aimé être Diogène". On peut se prendre à rêver : renonçant aux projets de conquêtes Alexandre se transforme en sage administrateur de ses états, met en valeur la culture et la philosophie, ouvre des écoles et des universités. Après tout nous avons un exemple d'une telle mutation en Asie : le roi Açoka, après avoir conquis et pillé de nombreux royaumes, découvre la philosophie bouddhique, renonce à la guerre et met toute son énergie à créer les conditions de la paix et de la sécurité.
Risquons cette équation : plus le scénario est inconscient moins il y a de chance pour la liberté. Un scénario poreux ouvre un espace à la liberté.