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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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6 juin 2017

DESESPOIR : LAMARTINE

 

Voici les deux premières strophes du "Désespoir" d'Alphonse de Lamartine, pièce assez rugueuse et justement désespérée des Méditations poétiques. Je la donne ici pource qu'elle me semblait injustement méconnue, en dépit de sa valeur incontestable.

 

             Lorsque du Créateur la parole féconde

             Dans une heure fatale eut enfanté le monde

                         Des germes du Chaos,

             De son oeuvre imparfait il détourna sa face

             Et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,

                         Rentra dans son repos.

 

             

             Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ;

             Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère,

                         Tu n'es rien devant moi.

             Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ;

             Qu'à jamais loin de moi le destin soit ton guide,

                          Et le Malheur ton roi.

 

La suite du poème est une longue diatribe qui expose les ravages du destin et du malheur :

              "Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire

                            Commença de souffrir"

On songe à Schopenhauer, qui n'était certes pas en reste, mais à Leopardi aussi, et à Vigny. Décidément il se passe quelque chose dans la conscience de l'homme dans la première moitié du dix-neuvième siècle, qu'on aurait tort de ramener, comme on fait d'habitude, à la mode romantique. Cette désaffection à l'égard de Dieu, assez générale dans les têtes pensantes de l'époque, mérite un examen plus soutenu. Quelque chose est en marche qui annonce nettement la période contemporaine. Il suffira à Nietzsche de rassembler les éléments épars, de les synthétiser, et nous avons le tableau de ce qu'il appelle le nihilisme européen, aboutissement d'une évolution millénaire qui commença en Grèce avec l'affaiblissement de la conception tragique de l'existence.

J'aime particulièrement le vers : "Roule au gré du hasard dans les déserts du vide" qui exprime fortement la condition de l'homme moderne, cet a-theos, non pas forcément athée, mais privé de dieu, le "a" de atheos ne marquant pas l'opposition mais la privation. Remarquons que dans Sophocle "atheos" qualifie Oedipe, triste héros de la déréliction, privé de recours et de secours, entamant le long périple de la déchéance qui le mène à Athènes pour y mourir.

C'est de l'esseulement métaphysique, de la solitude originaire qu'il est question ici. Que des structures organisationnelles de certaines sociétés puissent empêcher ou retarder la prise de conscience de cette solitude ne signifie pas qu'elle soit évitable. Elle repose au fond du coeur comme une évidence douloureuse à laquelle il faudra bien faire face un jour, ne serait-ce qu'à l'heure du trépas, lorsque se révèle la caducité indépassable de toute existence. Cette conscience de la dernière heure, j'estime qu'il serait préférable d'y accéder plus tôt, quel qu'en soit par ailleurs la douleur. Les poètes sont des hommes qui auront su la vérié avant les autres. Ce n'est pas le moindre de leurs mérites.

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Commentaires
A
Notre cher Michel de Montainge, dans son huitième Essai du troisième livre, nous écrit : " Le monde n’est qu’une branloire perenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Aegypte, et du branle public et du leur. La constance mesme n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis asseurer mon object. Il va trouble et chancelant, d’une yvresse naturelle."<br /> <br /> Non que cela soit vrai car c'est lui qui le dit,mais rien ne me semble "immobile", et l'observation m'empêche d'admettre que quoi que ce soit échappe au devenir, au changement. Donc la psyché identique à elle-même dans le temps ne peut me convaincre. Car si la psyché ne change pas de "forme" aussi vitre qu'un nuage, je ne résiste pas à l'idée que la psyché du premier sapiens ne peut être identique à celle du dernier en date. Non en ce qu'elle serait différente en elle-même et par elle-même, mais en ce qu'elle serait différente de par ce qui l'affecte, la mobilise, la stimule... Notre durée de vie, la plus longue que l'humanité ait connue, n'y change-t-elle pas quelque chose ? Je ne suis pas certain que nous ayons la même configuration cérébrale au fil des millénaires; nous n'agitons pas les mêmes réseaux de neurones... Et la Stimmung aurait des invariants ? <br /> <br /> Bien à vous,
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G
Voilà de bien belles contributions qui enrichissent le débat ! Que dirait Vigny aujourd'hui ? Si les conditions externes se transforment il n'en va pas de même, ou fort peu, de la psyché, décidément identique à elle-même sous les oripeaux trop visibles du changement. Eadem sunt omnia semper, sed aliter.
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O
merci pour ce rappel; cette "conscience de la dernière heure" serait enseignée très tôt si l'homme voulait la sagesse; mais il préfère l'inconscience et les plaisirs du combat; c'est ainsi; et sans fin; sans remède. Si les hommes aspiraient à la sagesse,depuis le temps qu'on en parle, il l'aurait atteinte; mais il n'y aurait plus de jeunesse, croit-on.
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A
"Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère" : Voici deux aspects du divin, la très ancienne colère et plus récent l'amour. <br /> <br /> "Roule au gré du hasard dans les déserts du vide" : Oh le bel accent pascalien que voici. <br /> <br /> Le Dieu qui s'efface, ou qui se cache, se trouve aussi dans le christianisme, chez Blaise Pascal notamment : Vere tu es deus absconditus. (Pensée 242, édition Lafuma).<br /> <br /> <br /> <br /> Je discerne plusieurs raisons historiques à l'effacement du Dieu à la période romantique dont tu nous donnes de si beaux exemples. <br /> <br /> D'abord, les Libertins puis les Encyclopédistes comme Diderot avaient déjà bien déstabilisé l'institution, le Dieu comme la religion. Ensuite, la science du 19ème siècle et son Progrès. Pourquoi prier Dieu pour notre survie (pas le salut) alors que science, médecine et nouvelle organisation matérielle y pourvoient ? Plus besoin de religions anti-douleurs, anti-souffrances; et l'âge d'or sera sur terre, grâce au Progrès.<br /> <br /> <br /> <br /> A la même période romantique, Alfred de Vigny ne déplora-t-il pas la nouvelle civilisation qui advient ? dans la Maison du Berger :<br /> <br /> "La distance et le temps sont vaincus. La science<br /> <br /> Trace autour de la terre un chemin triste et droit.<br /> <br /> Le Monde est rétréci par notre expérience<br /> <br /> Et l'équateur n'est plus qu'un anneau trop étroit.<br /> <br /> Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne,<br /> <br /> Immobile au seul rang que le départ assigne,<br /> <br /> Plongé dans un calcul silencieux et froid."<br /> <br /> <br /> <br /> En fait les Poètes semblent "dire" les premiers effets d'un Dieu effacé. Eux-aussi constatent un immense pressentiment qui croît. <br /> <br /> <br /> <br /> Bien à toi,
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